dimanche 4 décembre 2011

Ode à Sainte Geneviève de Voltaire

Qu’aperçois-je? Est-ce une déesse
Qui s’offre à mes regards surpris?
Son aspect répand l’allégresse,
Et son air charme mes esprits.
Un flambeau brillant de lumière,
Dont sa chaste main nous éclaire,
Jette un feu nouveau dans les airs.
Quels sons, quelles douces merveilles,
Viennent de frapper mes oreilles
Par d’inimitables concerts ?

Un chœur d’esprits saints l’environne,
Et lui prodigue des honneurs;
Les uns soutiennent sa couronne,
Les autres la parent de fleurs.
O miracle ! Ô beautés nouvelles !
Je les vois, déployant leurs ailes,
Former un trône sous ses pieds.
Ah ! Je sais qui je vois paraître !
France, pouvez-vous méconnaître
L’héroïne que vous voyez !

Oui, c’est vous que Paris révère
Comme le soutien de ses lis :
Geneviève, illustre bergère,
Quels bras les a mieux garantis ?
Vous qui, par d’invisibles armes,
Toujours au fort de nos alarmes
Nous rendîtes victorieux,
Voici le jour où la mémoire
De vos bienfaits, de votre gloire,
Se renouvelle dans ces lieux.

Du milieu d’un brillant nuage
Vous voyez les humbles mortels
Vous rendre à l’envi leur hommage,
Prosternés devant vos autels,
Et les puissances souveraines
Remettre entre vos mains les rênes
D’un empire à vos lois soumis.
Reconnaissant et plein de zèle,
Que n’ai-je su, comme eux fidèle,
Acquitter ce que j’ai promis !

Mais, hélas! Que ma conscience
M’offre un souvenir douloureux !
Une coupable indifférence
M’a pu faire oublier mes vœux.
Confus, j’en entends le murmure.
Malheureux ! Je suis donc parjure !
Mais non, fidèle désormais,
Je jure ces autels antiques,
Parés de vos saintes reliques,
D’accomplir les vœux que j’ai faits.

Vous, tombeau sacré que j’honore,
Enrichi des dons de nos rois,
Et vous, bergère que j’implore,
Ecoutez ma timide voix,
Pardonnez à mon impuissance,
Si ma faible reconnaissance
Ne peut égaler vos faveurs.
Dieux même, à contenter facile.
Ne croit point l’offrande trop vile
Que nous lui faisons de nos cœurs.

Les Indes, pour moi trop avares,
Font couler l’or en d’autres mains :
Je n’ai point de ces meubles rares
Qui flattent l’orgueil des humains.
Loin d’une fortune opulente,
Aux trésors que je vous présente
Ma seule ardeur donne du prix ;
Et si cette ardeur peut vous plaire,
Agréer que j’ose vous faire
Un hommage de mes écrits.

Eh quoi ! Puis-je dans le silence
Ensevelir ces nobles noms
De protectrice de la France
Et de ferme appui des Bourbons ?
Jadis nos campagnes arides,
Trompant nos attentes timides,
Vous durent leur fertilité ;
Et, par votre seule prière,
Vous désarmâtes la colère
Du ciel contre nous irrité.

La Mort même, à votre présence,
Arrêtant sa cruelle faux,
Rendit des hommes à la France,
Qu’allaient dévorer les tombeaux.
Maîtresse du séjour des ombres,
Jusqu’au plus profond des lieux sombres
Vous fîtes révérer vos lois.
Ah ! N’êtes-vous plus notre mère,
Geneviève, ou notre misère
Est-elle moindre qu’autrefois ?

Regardez la France en alarmes,
Qui de vous attend son secours !
En proie à la fureur des armes,
Peut-elle avoir d’autre recours ?
Nos fleuves, devenus rapides
Par tant de cruels homicides,
Sont teints du sang de nos guerriers ;
Chaque été forme des tempêtes
Qui fondent sur d’illustres têtes,
Et frappent jusqu’à nos lauriers.

Je vois en des villes brûlées
Régner la mort et la terreur ;
Je vois des plaines désolées
Aux vainqueurs mêmes faire horreur.
Vous qui pouvez finir nos peines,
Et calmer de funestes haines,
Rendez-nous une aimable paix !
Que Bellone, de fers chargée,
Dans les enfers soit replongée,
Sans espoir d’en sortir jamais !

Voltaire - 1709
Voltaire, étudiant au collège Louis-le-Grand, a donc 15 ans lorsqu'il écrit cette ode.

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