samedi 21 janvier 2012

L’écume des jours de Boris Vian

L’Écume des jours est un roman de Boris Vian publié en 1947.

Dès l'avant-propos, Boris Vian annonce l'atmosphère du roman: « Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre. »



Avec humour, Boris Vian nous livre une puissante satire de notre société.

Boris Vian dépeint une histoire absurde en jouant avec les inversions:
  • L’eau, symbole de vie, devient mortelle: Chloé ne doit pas boire d'eau au risque de permettre au nénuphar de grandir 
  • Le froid est bénéfique « Tu vas prendre froid ! s'écria Alise. Couvre-toi ! — Non, murmura Chloé, il le faut, c'est le traitement » 
  • Les personnages passent d'une vie insouciante aux plus graves difficultés
  • Le mariage a lieu en hiver alors que la mort de Chloé survient au printemps 
  • Les fleurs, symbole d'amour, deviennent mortelles 
  • Le travail, facteur de socialisation, devient aliénant 
  • Les forces de l'ordre tuent plutôt que de protéger la population 
  • L'inversion des catégories sociales: « Votre père est agrégé de mathématiques ? – Oui, il est professeur au Collège de France et membre de l’Institut (...) c’est lamentable… à trente-huit ans. Il aurait pu faire un effort. » 
  • Les erreurs de jugement deviennent la règle « Dans la vie, l'essentiel est de porter sur tout des jugements a priori. Il apparait en effet que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d'en déduire des règles de conduite: elles ne doivent pas avoir besoin d'être formulées pour qu'on les suive. » 
  • Nicolas passe d'un discours châtié (« Je n'ai pas l'avantage de connaître Monsieur Chick ») à un langage vulgaire (« C'est dégueulasse de ta part (...) J'ai l'air de foutre le camp comme un rat »). 
L'irréalisme de L'écume des jours semble extrait d'un conte: les anguilles arrivent par les canalisations, les comédons se cachent, la souris se suicide, le chat a une conversation métaphysique avec la souris, les voleurs ont des horaires réguliers, ...

Les inventions lexicales audacieuses sont récurrentes: pianocktail, doublezon, zonzonner, antiquitaire, les pompeurs, le chuiche, le biglemoi, le bedon, un cépédéiste, ...

 Les thèmes sont variés:
  • La religion (Vian présente une Église avide d’argent : le Christ interpelle Colin sur son manque de moyens pour la cérémonie.) 
  • Le monde du travail (« Ce n'est pas tellement bien de travailler - En général, on trouve ça bien. En fait personne ne le pense, on le fait par habitude » « c'est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire ») 
  • L’amitié 
  • La mort et le suicide 
  • L’amour (l'amour fou, l'amour impossible et l'amour physique) 
  • La maladie (le nénuphar est une métaphore pour un cancer ou peut-être une tuberculose…) 
  • La violence (lapidation de Colin, meurtre de Chick, ...) 
  • Le culte de la personnalité avec le personnage Jean-Sol Partre (l’exposition de vomi empaillé est une référence à La Nausée de Jean-Paul Sartre). 
  • Le temps (« Tu as vieilli de dix ans depuis huit jours. — De sept ans, rectifia Nicolas. » « le plus clair de mon temps, je le passe à l'obscurcir car la lumière me gène. »)
  • L'espace (l'appartement de Colin devient marécage, l'appartement rapetisse, l'humidité s'installe et la lumière diminue) 
  • La discrimination (les pauvres ont droit à un enterrement sans respect) 
  • L’hypocrisie (Colin est généreux pour conserver son cercle d’amis, Chick est intéressé par la fortune de colin). 
  • La guerre et le commerce des armes 
Le thème du jazz est omniprésent tout au long du roman:
  • Les lieux d'écriture imaginés de l'oeuvre: La Nouvelle-Orléans, Memphis et Davenport 
  • Les artistes de jazz ou d'autres courants (« La pièce, de quatre mètres sur cinq environ, prenait jour sur l'avenue Louis-Armstrong », « C'était Chloé, dans l'arrangement de Duke Ellington. » , « - Allô ? La maison Gershwin ? », « ... c'était la rue Jimmy-Noone>, « Ils tournèrent dans la rue Sidney-Bechet » « ... les notes s'envolaient, aussi aériennes que les perles de clarinette de Barney Bigard dans la version de Duke. » 
  • Les styles de jazz (« J'ai obtenu à partir de la Black and Tan Fantasy un mélange vraiment ahurissant. » , « Je conseille à Monsieur un tempo d'atmosphère, dans le style de Chloé, arrangé par Duke Ellington, ou du Concerto pour Johnny Hodges ... dit Nicolas. Ce qu'outre-Atlantique on désigne par moody ou sultry tune. » 
  • Les morceaux de jazz (le prénom Chloé est le titre d'une chanson de Duke Ellington, « - C'était The Mood to be Wooed ... dit Colin » « Vous connaissez Slap Happy ? » « Je vais vous jouer le Blues du Vagabond » « - Si je jouais Misty Mornin' ? Proposa l'antiquitaire. » « ... il joua encore Blue Bubbles ... » 

L'histoire se déroule à Paris.
Colin emprunte le métro pour rejoindre ses amis à la patinoire Molitor dans le XVIe arrondissement.
Plus tard, lorsque Colin a rendez-vous avec Chloé, il hésite sur leur destination:
« Colin (...) ne savait pas que faire avec Chloé. (...) Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. Pas aux courses de veaux, elle aura peur. Pas à l’hôpital Saint-Louis, c’est défendu. Pas au musée du Louvre, il y a des satyres derrière les chérubins assyriens. Pas à la gare Saint-Lazare, il n’y a plus que des brouettes et pas un seul train. »

L'un des emplois de Colin consiste à surveiller une réserve d'or mais il n'est pas précisé dans quelle banque cette réserve se trouve... :
« Colin (...) marchait, depuis le matin, dans la cave de la Réserve d’Or. Sa tâche consistait à crier quand il voyait des hommes venir voler l’or. La cave était très grande. Il fallait un jour, en allant vite, pour en faire le tour. Au centre, se trouvait la chambre blindée où l’or mûrissait lentement dans une atmosphère de gaz mortels.  »

Pour appréhender cette oeuvre, le lecteur devra accepter de perdre ses repères et ainsi immerger dans cet univers absurde. Absurde, en apparence, car le réquisitoire délicatement dissimulé par Boris Vian porte bien sur la société qui nous entoure.


Boris Vian avait 25 ans
lorsqu'il écrivit  L'écume des jours

Broché: 317 pages
Editeur : Christian Bourgois
Date de parution (réédition): 13 mai 1994
ISBN: 978-2267011784

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