lundi 28 mai 2012

La morte amoureuse de Théophile Gautier

La Morte amoureuse est une nouvelle fantastique de Théophile Gautier parue en juin 1836 dans La Chronique de Paris.


La Morte Amoureuse est l’histoire d'amour du jeune prêtre Romuald et de la courtisane Clarimonde. Sur un seul regard, ils tombent amoureux l'un de l'autre cependant cette scène a lieu au moment de l'ordination de prêtre de Romuald. Ce dernier se voit affecté à une paroisse et sa vie continue jusqu'à l'annonce d'un événement terrible...

Les deux personnages principaux sont attachants: Romuald est le narrateur et semble nous laisser son autobiographie avec toute sa sincérité, son humanité et ses doutes également. Clarimonde, quant à elle, est amoureuse au point qu'elle ne peut choisir entre sa vie et son amour pour Romuald.

Cependant, on imagine à la façon des dessins animés, Romuald écartelé entre le discours d'un petit ange et d'un petit diable, respectivement l’abbé Sérapion et Clarimonde.


Le lecteur s'interroge en permanence sur la réalité du récit de Romuald, lui-même n'est pas sûr des événements qui ont lieu autour de lui:
« Je n'ai pu encore bien démêler ce qu'il y avait d'illusion et de réalité dans cette bizarre aventure »

A la lecture de cet ouvrage d'une beauté absolue et d'une poésie fascinante, le rapprochement avec l'oeuvre de Bram Stoker, publiée en 1897, est évident.


Les antagonismes de cette oeuvre sont nombreux:

- l'Eglise en regard du satanisme et du vampirisme
- la vie et l'au-delà
- le désir et la tentation en regard de la chasteté et de la vertu
« j’étais d’une innocence parfaite. »
- le titre: la morte amoureuse: la mort en regard de sentiments bien vivants
- la réalité en regard du rêve et de l'imagination
- le prénom de la courtisane « Clarimonde » la clarté (la pureté) en regard de la bête immonde.


Les thèmes sont tout aussi variés:
- l'amour passionné et irraisonné
« j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé »
- la vie austère des curés de campagne
- le statut de prêtre et dont la chasteté imposée est vécu par certains comme un enfermement.
- la folie: Romuald s'interroge sur sa santé mentale, il évoque également une vie bicéphale. Le lecteur notera que Théophile Gautier fut, en 1844, l'un des premiers poètes à participer aux séances du club des Hashischins.
- le dilemme psychologique que vit Romuald
- la vie à Venise qui s'adapte merveilleusement aux rêves de Romuald:

« Toujours est-il que j'étais ou du moins que je croyais être à Venise [...] Nous habitions un grand palais de marbre sur le Canaleto, plein de fresques et de statues, avec deux Titiens du meilleur temps dans la chambre à coucher de la Clarimonde, un palais digne d'un roi. Nous avions chacun notre gondole et nos barcarolles à notre livrée, notre chambre de musique et notre poète. [...] je menais un train de fils de prince, et je faisais une poussière comme si j'eusse été de la famille de l'un des douze apôtres ou des quatre évangélistes de la sérénissime république ; je ne me serais pas détourné de mon chemin pour laisser passer le doge, et je ne crois pas que, depuis Satan qui tomba du ciel, personne ait été plus orgueilleux et plus insolent que moi. J'allais au Ridotto, et je jouais un jeu d'enfer. Je voyais la meilleure société du monde, des fils de famille ruinés, des femmes de théâtre, des escrocs, des parasites et des spadassins. »

Le moment de la rencontre des deux êtres dans l'ouvrage:
« Je levai par hasard ma tête, que j'avais jusque là tenue inclinée, et j'aperçus devant moi, si près que j'aurais pu la toucher, quoique en réalité elle fût à une assez grande distance et de l'autre côté de la balustrade, une jeune femme d'une beauté rare et vêtue avec une magnificence royale. Ce fut comme si des écailles me tombaient des prunelles. J'éprouvai la sensation d'un aveugle qui recouvrerait subitement la vue. L'évêque, si rayonnant tout à l'heure, s'éteignit tout à coup, les cierges pâlirent sur leurs chandeliers d'or comme les étoiles au matin, et il se fit par toute l'église une complète obscurité. La charmante créature se détachait sur ce fond d'ombre comme une révélation angélique; elle semblait éclairée d'elle-même et donner le jour plutôt que le recevoir.
Je baissai la paupière, bien résolu à ne plus la relever pour me soustraire à l'influence des objets extérieurs; car la distraction m'envahissait de plus en plus, et je savais à peine ce que je faisais.
Une minute après, je rouvris les yeux, car à travers mes cils je la voyais étincelante des couleurs du prisme, et dans une pénombre pourprée comme lorsqu'on regarde le soleil.
Oh ! comme elle était belle ! Les plus grande peintres, lorsque, poursuivant dans le ciel la beauté idéale, ils ont rapporté sur la terre le divin portrait de la Madone, n'approchent même pas de cette fabuleuse réalité. Ni les vers du poète ni la palette du peintre n'en peuvent donner une idée. »
Cet ouvrage a inspiré plusieurs films et séries TV:



dimanche 27 mai 2012

Les quatre saisons de Laurel Corona

Les quatre saisons est un roman de Laurel Corona publié en 2009 aux éditions Pygmalion.

A noter: la couverture est une oeuvre d'Orazio Gentileschi
Jeune femme au violon

Deux soeurs orphelines sont recueillies par l'Eglise et grandissent à l'orphelinat de la Pietà, à Venise. Antonio Vivaldi, maître de chapelle de l'orphelinat, remarque un jour les capacités musicales des petites filles...

Dans cet ouvrage, le lecteur apprend finalement peu de choses sur Antonio Vivaldi. Tout au plus, quelques faits sont repris effectivement de sa vie. L'auteur s'en explique dès le début de l'ouvrage: « Il s'agit ici d'une fiction historique dont certains personnages sont cependant bien réels ». Il semblerait encore plus exact de parler d'une pure fiction dont quelques éléments sont tirés de la réalité.

En revanche, au delà de l'oeuvre de Vivaldi, le lecteur découvre la vie quotidienne à l'orphelinat de la Pieta et les moeurs de Venise au XVIIIe siècle.
Conservatoire de musique réputé, la Pieta dispensait une formation musicale hors normes, au prix de nombreux sacrifices. Sa réputation dépassait largement les frontières italiennes.

Les thèmes des Quatre saisons sont variés:
- la musique classique et la vie des compositeurs au XVIIIe siècle
- les clivages sociaux: la misère de l'orphelinat en regard des richesses de Venise
- les intérêts financiers en regard d'une certaine grandeur d'âme qu'on attend de l'Eglise
- l'emprisonnement des jeunes filles: à la Pieta, on ne peut voir les pensionnaires qu'à travers une grille; pour quitter la Pieta, elles doivent se marier sans quoi elles entrent au couvent.
- les moeurs libertines de Venise: il était parfaitement admis qu'une femme mariée ait un amant
- les balbutiements de la médecine
- l'engagement sans conviction de certains prêtres dans l'Eglise:

« Je ne me rappelle pas avoir choisi d'être prêtre [...] Mon père était barbier et jouait du violon avec l'orchestre de Saint-Marc. [...] Quand j'ai eu quinze ans, ils m'ont poussé vers la prêtrise. Je ne puis dire que j'ai protesté vivement, après tout j'aurais toujours un travail ... »
L'écriture de Laurel Corona est fluide mais l'ouvrage présente quelques longueurs lassantes au niveau de la relation entre Antonio Vivaldi et Maddalena Rossa.


Peu d'oeuvres du prêtre aux cheveux roux sont évoquées dans l'ouvrage: Laudate Pueri, Salve Regina, Juditha Triumphans ainsi que les Quatre saisons qui donnent leur titre à l'ouvrage.
L'oeuvre des Quatre saisons est évoquée dans ce court passage:
« [Vivaldi] s'éclaircit la voix et commença à déclamer:
Voici le printemps
Que les oiseaux saluent d'un chant joyeux
Et les fontaines au souffle des zéphyrs,
Jaillissent en un doux murmure.
Il ferma le carnet et joua le chant des oiseaux puis récita par coeur quand il eut fini.
Ils viennent, couvrant l'air d'un manteau noir,
Le tonnerre et l'éclair messagers de l'orage.
Enfin, le calme revenu, les oisillons
Reprennent leur chant mélodieux.
Il joua une folle cadence pour décrire le vol des oiseaux.
- Savez-vous quel est l'auteur de ce poème?
- Je ne le reconnais pas.
- J'ai cet honneur. J'ai écrit quatre sonnets, un pour chaque saison, et je vais composer un concerto correspondant à chacun d'eux. J’appellerai cet ensemble Les quatre saisons. L'idée vous plaît?
- Je ne suis pas certaine de vous comprendre.
- Cela m'étonne de vous, dit-il d'un air ennuyé. J'ai besoin que vous me compreniez, pourtant. Voilà, ça fait comme ça. Il prit son violon et se lança dans une mélodie rapide, tapant du pied en guise de continuo.
- Là, c'est ce que joue l'orchestre. Il expose l'humeur du printemps. Ensuite, le violon solo fait comme ça, dit-il en attaquant le chant des oiseaux. Là... (la mélodie plus grave se fit plus coulée)... le dégel, on entend un ruisseau. Et là.... (les yeux fermés, il jouait l'envol des oiseaux effrayés). Mais ils regagnent leurs branches et le premier mouvement s'achève ainsi. [...]
- Le problème est de trouver quelqu'un à même de jouer exactement comme je le souhaite, poursuivit-il. Il y a des gouttes de pluie, le vent qui souffle à la porte, un ivrogne qui tombe à terre et un chien qui aboie tandis que son maître dort. »


Cet ouvrage est un hommage certain à celui qui écrivit plus de 500 concertos et de 90 opéras.

Sur le même thème:
Stabat Mater de Tiziano Scarpa

samedi 26 mai 2012

Paris Blues de Martin Ritt

Paris Blues est un film américain réalisé par Martin Ritt et sorti en salles en 1961. La musique de Paris Blues est de Duke Ellington.



Ram Bowen, un tromboniste américain, qui joue dans une cave de jazz de Saint-Germain-des-Prés, se rend à la gare Saint-Lazare afin d'accueillir un célèbre trompettiste. Il y fait la rencontre de deux jeunes américaines...

Dès le début du film, le rythme est donné par une soirée jazz filmée dans une cave de Saint-Germain-des-Prés. Le morceau joué est Take The 'A' Train de Duke Ellington:



Le public est hétérogène: jeunes ou âgés, noirs ou blancs, homos ou hétéros, ... toute la diversité de Paris se retrouve avec bonheur pour profiter de la musique.

Dans Paris Blues, Louis Armstrong joue le rôle d'un artiste de jazz Wild Man Moore.
Il joue en particulier une magnifique scène dans une cave de Saint-Germain-des-Prés, une sorte de battle jazz (pas à la Jean-François Zygel!) avec le personnage principal Ram Bowen:



Les promenades des deux couples éphémères dans Paris sont l'occasion de présenter les sites touristiques, un Paris de carte postale. Le spectateur aperçoit donc Notre-Dame de Paris, l'avenue des Champs-Elysées, le Sacré-Coeur, le jardin du Luxembourg et son kiosque, le pont Alexandre III depuis un bateau-mouche, les Halles encore en activité à cette époque, la gare Saint-Lazare, ...
Et la ville lumière est aimée de ces américains:
Eddie à Connie:
« Regardez, Paris. Et ce n'est pas seulement ce que l'on voit mais l'atmosphère. La première fois que j'ai remonté l'avenue des Champs-Elysées, j'ai senti que j'étais là pour toujours »
Lillian à Ram:
« Paris ressemble exactement aux peintures que j'en ai vues. C'est une belle ville! » 

Quelques thèmes de Paris Blues
- le jazz: la passion du jazz, les artistes, les difficultés des jazzmen et leur vie de bohême, ...
- le racisme, à replacer dans un contexte où les afro-américains se battaient pour leurs droits civiques et sociaux.
- la nostalgie du pays natal et l'attachement pour Paris
- les amours éphémères
- la drogue: Serge Reggiani incarne un guitariste drogué

La bande originale du film:

1- Take the "A" Train (Billy Strayhorn)



2- You Know Something?



3- Battle Royal




4- Bird Jungle




5- What's Paris Blues?



6- Mood Indigo (Ellington, Barney Bigard, Irving Mills)



7- Autumnal Suite



8- Nite



9- Wild Man Moore



10- Paris Stairs



11- I Wasn't Shopping



12- Guitar Amour



13- A Return Reservation



14- Paris Blues






Titre : Paris Blues
Réalisation : Martin Ritt 
Scénario : Walter Bernstein, Irene Kamp, Jack Sher et Lulla Rosenfeld d'après le roman d'Harold Flender, Paris Blues (1957)
Musique : Duke Ellington, Billy Strayhorn
Photographie : Christian Matras
Son : Joseph de Bretagne
Montage : Roger Dwyre
Direction artistique : Alexandre Trauner
Producteur : Sam Shaw
Sociétés de production : Diane Productions, Jason Films, Monica Corp., Monmouth, Pennebaker Productions
Société de distribution : United Artists Format : noir et blanc - son monophonique
Date de sortie : 27 septembre 1961
Acteurs: Paul Newman (Ram Bowen), Joanne Woodward (Lillian Corning), Sidney Poitier (Eddie Cook), Diahann Carroll (Connie Lampson), Louis Armstrong (Wild Man Moore), Barbara Laage, Serge Reggiani (le guitariste Michel Duvigne), André Luguet, Moustache, Aaron Bridgers, Michel Portal, Claude Rollet, Roger Blin, ...

vendredi 18 mai 2012

Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson

Les Dames du bois de Boulogne est un film réalisé par Robert Bresson sorti en salles en 1945 et inspiré de Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot. Les dialogues sont de Jean Cocteau.



Hélène sent que l'amour de son amant Jean lui échappe. Elle feint de ne plus l’aimer pour connaître sa réaction. Jean, soulagé, lui avoue alors qu'il n’a plus de sentiments pour elle. Lorsqu’ils se quittent, Hélène songe à se venger et élabore un plan machiavélique…


Les éclairages en clair-obscur et les décors dépouillés font ressortir le jeu des acteurs. Toute en retenue, la mise en scène et les dialogues laissent à peine deviner les émotions des personnages.
De la même façon, l’absence de narration met en exergue la psychologie des quatre principaux protagonistes. Leur démarche intellectuelle reste toutefois mystérieuse. En effet, les personnages n’ont pas de confident.
Seul Jean expose naïvement ses sentiments à son ex-amante.
Hélène vit une souffrance insupportable, jusqu’à la folie « Je suis aussi folle que vous » cependant cette souffrance est à peine esquissée.
Les contradictions d’Agnès donnent également à son personnage une certaine opacité : son revirement par rapport à la perspective du mariage avec Jean est rapide. D’un « Je m’y refuse ! » jusqu’au mariage, le cheminement intérieur n’est pas mis en évidence.
La mère d'Agnès est aussi insaisissable : mère inconsciente, elle tolère que sa fille se prostitue, elle hésite à recevoir Jean « Je ne peux vous recevoir… Entrez… ». En somme, elle ne maîtrise aucunement sa vie, ni celle de sa fille.

C'est dans une ambiance glacée et lourde que ce film met en scène un Paris de débauche, de cabarets infréquentables, de grottes mystérieuses dans un bois de Boulogne sombre, de cascades bruyantes (bois de Boulogne, square de Port-Royal), ...

Les thèmes des Dames du bois de Boulogne sont variés:
- La manipulation:
les vies de Jean, d'Agnès et de sa mère sont orchestrées par Hélène,
Hélène à la mère d’Agnès:                « Je suis un ange, Agnès est un ange. Nous sommes tous
                                                          des anges. »,
Hèlène à Agnès:                               « Les gens ne sont pas des criminels, Agnès. »
- Le dépit amoureux et la vengeance:
Hélène:                                            « Je me vengerai »
                                                       « On dirait que vous ne savez pas ce que c’est qu’une
                                                          femme qui se venge. »
- Les clivages sociaux:
la vie mondaine face à la prostitution, la mésalliance de Jean et Agnès, ...
- La lutte entre le refus et la soumission:
la tentative d’Agnès pour trouver un travail,
Agnès remet une lettre à Jean:          « Je ne suis pas courageuse. Je vous écris ce que jamais je
                                                          n’oserai vous dire… »,
Agnès écrase une cigarette sur la joue d’un homme, Agnès symbolise l’innocence alors même qu’elle a été prostituée, ...
- L’emprisonnement intellectuel:
Agnès en entrant dans l’appartement:   « J’appelle ça une prison »,
Hélène avant le mariage:                      « C’est vous qui n’êtes plus libres. »,
Agnès tente de fuir la machination:       « Je me cogne contre un mur. »,
Jean heurte sa voiture contre celle d’Hélène et ne parvient que difficilement à se dégager, ...
- La passion et le véritable amour:
Jean:                                                   « Je voulais vous mettre en garde. Moi, je ne vous aime
                                                             que de tout mon cœur »
et, généreusement, Jean est prêt à affronter le regard de la société sur son mariage.
- La solitude:
Hélène ne se confie à personne, pas même à son ami Jacques, Agnès et sa mère sont isolées du monde, Jean s’isole dans son amour pour Agnès, ...
- Le destin et le fatalisme:
Agnès:                                                « Est-ce que la vie consiste à porter éternellement le
                                                             poids d’une erreur qu’on a commise ?»




La réalisation des Dames du bois de Boulogne a eu lieu à Paris entre avril 1944 et février 1945.

Titre original : Les Dames du bois de Boulogne
Réalisation : Robert Bresson
Scénario et adaptation : Robert Bresson, d'après un épisode de Jacques le fataliste et son maître de Diderot 
Dialogues : Jean Cocteau
Production : Raoul Ploquin
Société de production : Les Films Raoul Ploquin
Musique : Jean-Jacques Grünenwald
Photographie : Philippe Agostini
Genre : Drame romantique
Format : Noir et blanc
Date de sortie : 21 septembre 1945
Acteurs : Maria Casarès : Hélène, Elina Labourdette : Agnès, Paul Bernard : Jean, Lucienne Bogaert : Madame D., Jean Marchat : Jacques, Yvette Etiévant : femme de chambre d'Agnès, …

jeudi 17 mai 2012

Elections classiques 2012

En 2012, Radio Classique réitère l'opération de 2007: 50 000 auditeurs ont voté pour leurs musiques classiques préférées parmi une sélection de 50 titres.
Le double album de ces titres est disponible depuis le 7 mai 2012.



CD1

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
1 Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op.35 : I. Allegro moderato
Nathan Milstein (violon), Orchestre philharmonique de Vienne, Claudio Abbado (direction)



Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
2 Rinaldo : Air « Lascia ch'io pianga » (Acte 2)
Magdalena Kozená (mezzo-soprano), Venice Baroque Orchestra, Andrea Marcon (direction)



Ludwig van Beethoven (1770-1827)
3 Concerto pour piano et orchestre n° 5 en mi bémol majeur, op.73 « L'Empereur » : II. Adagio un poco mosso
Arturo Benedetti Michelangeli (piano), Orchestre symphonique de Vienne, Carlo Maria Giulini (direction)



Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
4 Requiem en ré mineur, K. 626 : Lacrimosa
Orchestre philharmonique de Berlin, Claudio Abbado (direction) Chœur de la Radio suédoise, Maria Wieslander (chef de chœur), Kay Johannsen (orgue) 



Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
5 Concerto pour piano et orchestre n° 23 en la majeur, K. 488 : II. Adagio
Hélène Grimaud (piano), Orchestre de chambre de la Radio bavaroise, Radoslaw Szulc (direction)



Franz Schubert (1797-1828)
6 Impromptu n° 3 en sol bémol majeur op. 90, D.899 n° 3
Brigitte Engerer (piano)



Félix Mendelssohn (1809-1847)
7 Concerto pour violon et orchestre en mi mineur op.64 : I. Allegro molto appassionato
Janine Jansen (violon), Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly (direction)



Frédéric Chopin (1810-1949)
8 Nocturne n° 2 en mi bémol, op.9 n° 2
 Maria João Pires (piano)



Sergueï Rachmaninov (1873-1943)
9 Concerto pour piano et orchestre n° 2 en ut mineur, op.18 : II. Adagio sostenuto
Lang Lang (piano), Orchestre du Théâtre Mariinsky, Valery Gergiev (direction)



CD2

Vincenzo Bellini (1801-1835)
1 Norma : « Casta Diva » (Acte 1)
Renée Fleming (soprano), London Voices, Orchestre philharmonique de Londres, Charles Mackerras (direction)



Antonin Dvorák (1841-1904)
2 Symphonie n° 9 en mi mineur, op.95 « Du Nouveau Monde » : II. Largo
Staatskapelle de Dresde, James Levine (direction)



Samuel Barber (1910-1981)
3 Adagio pour cordes, op.11
Orchestre philharmonique de Los Angeles, Leonard Bernstein (direction)



Gabriel Fauré (1845-1924)
4 Requiem, op.48 : « Pie Jesu »
Kathleen Battle (soprano), Orchestre Philharmonia, Carlo Maria Giulini (direction), Timothy Farrell (orgue)



Franz Schubert (1797-1828)
5 Trio avec piano n° 2 en mi bémol majeur, op.100, D.929 : II. Andante con moto
Beaux Arts Trio, Menahem Pressler (piano), Daniel Guilet (violon), Bernard Greenhouse (violoncelle)



Ludwig van Beethoven (1770-1827)
6 Sonate pour piano n° 14 en ut dièse mineur, op.27 n°2 « Clair de lune » I. Adagio sostenuto
Emil Gilels (piano)



Edvard Grieg (1843-1907)
7 Peer Gynt Suite n° 1, op.46 : Au matin
Orchestre philharmonique de Berlin, Herbert von Karajan (direction)



Johann Sebastian Bach (1685-1750)
8 Le Clavier bien tempéré : Prélude & Fugue n° 1 en ut majeur, BWV 846
Vladimir Ashkenazy (piano) 



Hector Berlioz (1803-1869)
9 Symphonie fantastique, op.14 : Un bal (Valse : Allegro non troppo)
Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam, Colin Davis (direction)



Frédéric Chopin (1810-1949)
10 Etude en mi majeur op. 10 n° 3 « Tristesse »
Nelson Freire (piano)



Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
11 Don Giovanni, K. 527 : « Madamina, il catalogo è questo » (Acte 1)
Bryn Terfel (baryton-basse), Orchestre de chambre écossais, Charles Mackerras (direction)



Éditeur : Deutsche Grammophon

mercredi 16 mai 2012

Les amants de la petite reine d’Annie Degroote

Les amants de la petite reine est un roman d’Annie Degroote publié aux Presses de la Cité en 2005.





A Hazebrouck, dans les Flandres françaises, deux jeunes gens grandissent et se rencontrent pour un amour passionné mais bousculé par l’Histoire et par la vie…

Louis, pendant la guerre, a maintes occasions d’être de passage à Paris, du fait des terminus des gares ferroviaires. Une dizaine d’années plus tard, Céline s’y installe pour mener sa carrière de comédienne. Elle joue au théâtre de la Michaudière dans le XVe arrondissement.

Les thèmes des Amants de la petite reine sont variés :
- La quête d’identité: Céline ne connait pas son père, Louis perd la mémoire et recherche les siens pendant de nombreuses années, Céline utilise un pseudonyme pour jouer au théâtre
- Les clivages sociaux, politiques (communisme), religieux, intellectuels
- Le monde du cyclisme: le Paris-Roubaix, le tour de France, les manufactures de bicyclettes, le vélodrome d’hiver, l’arrivée de la télévision dans les foyers et les premiers tours de France transmis en direct
- L’amour: l’amour-passion (Céline et Louis), l’amour-fusion (Hélène et Alexandre), l’amour-raison (Juliette et son mari notaire).

L’écriture d’Annie Degroote est fluide cependant l’intrigue amoureuse est un peu convenue.

Les personnages et rappels historiques sont très nombreux: la seconde guerre mondiale...
« Des tintements lugubres, répétés, qui se prolongeaient furieusement, le tocsin. A 17 heures précises, ce 3 septembre, les cloches de toutes les paroisses annonçaient l'entrée en guerre de la France. »
.... Pétain, Vichy, de Gaulle, la Gestapo, l'exode, l'occupation et la collaboration, les rafles, le vélodrome d'hiver, Pie XII excommuniant les communistes, la chasse aux sorcières aux Etats-Unis, ...
Toutefois malgré ces quelques rappels historiques, l’histoire domine largement l’Histoire : il ne s’agit nullement d’un roman historique.

Annie Degroote nous explique l’origine de l'expression Petite reine pour la bicyclette. Cette expression fut employée comme surnom de la future reine Wilhelmine de Hollande à Paris en avril 1898 dans un article intitulé La Reine Wilhelmine, paru dans La France illustrée. La petite reine, amateur de bicyclette, fut couronnée à l’âge de dix ans.
L’expression fut ensuite utilisée pour nommer la bicyclette.
« Précieuse alliée [pendant la guerre], la petite reine méritait son nom plus que jamais » 
Cet ouvrage est un hommage aux Flandres et au père d’Annie Degroote dont on apprend à la fin de l’ouvrage qu’il était fabricant de bicyclettes, comme Louis, le héros.

Editeur : Presses de la Cité
Date de parution : 28 juillet 2005
Collection : Romans terres de France
ISBN: 978-2258065390

mardi 15 mai 2012

Saint-Ouen's blues de Raymond Queneau

Saint-Ouen's blues



Un arbre sans une branche
Un oiseau criant dimanche
L'herbe rase par ici

Des godasses pas étanches
Très peu d'atouts dans la manche
Une sauce à l'oignon frit

Un phono sur une planche
Un accordéon qui flanche
Des chats des rats des souris

Un vélo coupé en tranches
Un coup dur qui se déclenche
Des voyous des malappris

Un vague vive la Franche
Par un Auvergnat d'Avranches
Les Kabyles les Sidis

La putain qui se déhanche
Un passant séduit se penche
C'est cent sous pour le chéri

Des cheveux en avalanche
Des yeux non c'est des pervenches
Des jolies filles de Paris

Ma douleur qui s'épanche
La fleur bleue ou bien la blanche
Et mon cœur qu'en a tant pris

Et mon cœur qu'en a tant pris
À Saint-Ouen près de Paris

L'Instant fatal, Raymond Queneau

Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de Blaise Cendrars


Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France






En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout.
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent…
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe…
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes.
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester…
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.

Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d’argent
Pour aller tenter faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matin.
On disait qu’il y avait beaucoup de morts.
L’un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la Forêt-Noire
Un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve et de sardines à l’huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir
De cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu’il y avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduits
Et avaient toutes un compte-courant à la banque.

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine
Nous avions deux coupés dans l’express et 34 coffres de joaillerie de Pforzheim
De la camelote allemande “Made in Germany”
Il m’avait habillé de neuf, et en montant dans le train j’avais perdu un bouton
- Je m’en souviens, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis -
Je couchais sur les coffres et j’étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu’il m’avait aussi donné

J’étais très heureux insouciant
Je croyais jouer aux brigands
Nous avions volé le trésor de Golconde
Et nous allions, grâce au transsibérien, le cacher de l’autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l’Oural qui avaient attaqué les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout, contre les plus modernes
Les rats d’hôtel
Et les spécialistes des express internationaux.

Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La “moëlle chemin-de-fer” des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature!
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent

Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle Écossais
Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l’univers
Est une pauvre pensée…

Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse;
Elle n’est qu’une enfant, que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée, au fond d’un bordel.

Ce n’est qu’une enfant, blonde, rieuse et triste,
Elle ne sourit pas et ne pleure jamais;
Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire,
Tremble un doux lys d’argent, la fleur du poète.

Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
Avec un long tressaillement à votre approche;
Mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête,
Elle fait un pas, puis ferme les yeux – et fait un pas.
Car elle est mon amour, et les autres femmes
N’ont que des robes d’or sur de grands corps de flammes,
Ma pauvre amie est si esseulée,
Elle est toute nue, n’a pas de corps – elle est trop pauvre.

Elle n’est qu’une fleur candide, fluette,
La fleur du poète, un pauvre lys d’argent,
Tout froid, tout seul, et déjà si fané
Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.

Et cette nuit est pareille à cent mille autres quand un train file dans la nuit
- Les comètes tombent -
Et que l’homme et la femme, même jeunes, s’amusent à faire l’amour.

Le ciel est comme la tente déchirée d’un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs
En Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
Et tout au haut d’un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour
Et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J’ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France.

Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues.

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t’es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
Il n’y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sibérie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l’air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voix
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
La peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
Et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts depuis quinze jours…
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ça coûte cent sous, en transsibérien, ça coûte cent roubles
Enfièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier
Jusqu’à Kharbine…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Non mais… fiche-moi la paix… laisse-moi tranquille
Tu as les hanches angulaires
Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
C’est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C’est aussi un peu d’âme… car tu es malheureuse
J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
Et les moulins à vent sont les béquilles qu’un mendiant fait tournoyer
Nous sommes les culs-de-jatte de l’espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes
Les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n’y peut mais
Le monde moderne
Les lointains sont par trop loin
Et au bout du voyage c’est terrible d’être un homme avec une femme…

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire…
Oh viens! viens!

Aux Fidji règne l’éternel printemps
La paresse
L’amour pâme les couples dans l’herbe haute et la chaude syphilis rôde sous les bananiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique!
Elles ont nom du Phénix, des Marquises
Bornéo et Java
Et Célèbes a la forme d’un chat.

Nous ne pouvons pas aller au Japon
Viens au Mexique!
Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et les pinceaux d’un peintre
Des couleurs étourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a été
Il y a ébloui sa vie
C’est le pays des oiseaux
L’oiseau du paradis, l’oiseau-lyre
Le toucan, l’oiseau moqueur
Et le colibri niche au cœur des lys noirs
Viens!
Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses d’un temple aztèque
Tu seras mon idole
Une idole bariolée enfantine un peu laide et bizarrement étrange
Oh viens!

Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L’ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J’atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement près du pôle
Oh viens!

Jeanne Jeannette Ninette nini ninon nichon
Mimi mamour ma poupoule mon Pérou
Dodo dondon
Carotte ma crotte
Chouchou p’tit-cœur
Cocotte
Chérie p’tite chèvre
Mon p’tit-péché mignon
Concon
Coucou
Elle dort.

Elle dort
Et de toutes les heures du monde elle n’en a pas gobé une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
Toutes les horloges
L’heure de Paris l’heure de Berlin l’heure de Saint-Pétersbourg et l’heure de toutes les gares
Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier
Et le cadran bêtement lumineux de Grodno
Et l’avance perpétuelle du train
Tous les matins on met les montres à l’heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n’y fait, j’entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre-Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy
Les carillons rouillés de Bruges-la-Morte
Les sonneries électriques de la bibliothèque de New-York
Les campanes de Venise
Et les cloches de Moscou, l’horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j’étais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
Et le monde, comme l’horloge du quartier juif de Prague, tourne éperdument à rebours.

Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D’autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric-trac
Billard
Caramboles
Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse
Archimède
Et les soldats qui l’égorgèrent
Et les galères
Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu’il inventa
Et toutes les tueries
L’histoire antique
L’histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j’ai lu dans le journal
Autant d’images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l’univers me déborde
Car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu’au bout
Et j’ai peur.

J’ai peur
Je ne sais pas aller jusqu’au bout
Comme mon ami Chagall je pourrais faire une série de tableaux déments
Mais je n’ai pas pris de notes en voyage
“Pardonnez-moi mon ignorance
“Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers”
Comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine
Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustrés
À quoi bon me documenter
Je m’abandonne
Aux sursauts de ma mémoire…

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous étions tous un peu fous
Et qu’un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage.
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait comme un incendie
Le train avait ralenti son allure
Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
Les accents fous et les sanglots
D’une éternelle liturgie

J’ai vu
J’ai vu les trains silencieux les trains noirs qui revenaient de l’Extrême-Orient et qui passaient en fantômes
Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains
A Talga 100.000 blessés agonisaient faute de soins
J’ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk
Et à Khilok nous avons croisé un long convoi de soldats fous
J’ai vu, dans les lazarets, des plaies béantes, des blessures qui saignaient à pleines orgues
Et les membres amputés dansaient autour ou s’envolaient dans l’air rauque
L’incendie était sur toutes les faces, dans tous les cœurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres
Et sous la pression de la peur, les regards crevaient comme des abcès

Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons
Et j’ai vu
J’ai vu des trains de 60 locomotives qui s’enfuyaient à toute vapeur pourchassées par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s’envolaient désespérément après
Disparaître
Dans la direction de Port-Arthur.

À Tchita nous eûmes quelques jours de répit
Arrêt de cinq jours vu l’encombrement de la voie
Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train repartit.
Maintenant c’était moi qui avais pris place au piano et j’avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet intérieur si calme, le magasin du père et les yeux de la fille qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi
Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j’étais ivre durant plus de 500 kilomètres
Mais j’étais au piano et c’est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir
J’aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font
Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps
D’autres vont en sourdine, sont des berceuses
Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlinck
J’ai déchiffré tous les textes confus des roues et j’ai rassemblé les éléments épars d’une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.

Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C’est la dernière station
Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre le feu aux bureaux de la Croix-Rouge.

Ô Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés de tes rues
et tes vieilles maisons qui se penchent au-dessus et se réchauffent
Comme des aïeules
Et voici des affiches, du rouge du vert multicolores comme mon passé bref du jaune
Jaune la fière couleur des romans de la France à l’étranger.

J’aime me frotter dans les grandes villes aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint-Germain-Montmartre m’emportent à l’assaut de la Butte
Les moteurs beuglent comme les taureaux d’or
Les vaches du crépuscule broutent le Sacré-Cœur
Ô Paris
Gare centrale débarcadère des volontés carrefour des inquiétudes
Seuls les marchands de couleur ont encore un peu de lumière sur leur porte
La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens m’a envoyé son prospectus
C’est la plus belle église du monde
J’ai des amis qui m’entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j’ai rencontrées se dressent aux horizons
Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie
Bella, Agnès, Catherine et la mère de mon fils en Italie
Et celle, la mère de mon amour en Amérique
Il y a des cris de sirène qui me déchirent l’âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur

Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul

Paris

Ville de la Tour unique du grand Gibet et de la Roue.

Paris, 1913
Blaise Cendrars

lundi 14 mai 2012

La naissance de Vénus de Sandro Botticelli

La naissance de Vénus est une peinture de Sandro Botticelli réalisée en 1485 et exposée au musée des Offices de Florence.

La naissance de Vénus
Sandro Botticelli 1485
Tableau sur toile
Hauteur 1,72m sur largeur 2,78m
musée des Offices de Florence

La naissance de Vénus est composée de trois parties principales:
- à gauche, les dieux des vents
- au centre, Vénus juchée sur une coquille Saint-Jacques
- à droite, la déesse du printemps

Les dieux des vents 
Deux personnages composent cette partie gauche. Il s’agit de Zéphyr, le dieu du vent et d’Aura, la personnification de la brise et de l’air frais du matin. Vénus semble poussée vers le rivage par le souffle de Zéphyr. Son front est plissé et ses joues sont gonflées par l'effort. Il tient Aura dans ses bras, avec tendresse. Zéphyr porte de grandes ailes vertes et un manteau qui reprend les teintes du ciel. Aura porte une cape rouge qui laisse voir sans pudeur sa poitrine.
L'air semble porter toute la volonté divine. Une pluie de roses tombe doucement du ciel. Selon la légende antique, les roses seraient apparues sur terre lors de la naissance de Vénus.

Cette partie gauche du tableau est relativement dépouillée. Malgré l’effort de Zéphyr, la scène est calme: quelques légères vagues très régulières et surmontées d'écume indiquent une mer calme. 

Vénus
Au centre, Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, sort des eaux, de la matière liquide et enveloppante. A son arrivée sur la terre ferme, elle découvre la pudeur et doit couvrir sa nudité. Une nudité déjà bien dissimulée par la déesse elle-même: d'une main, elle cache un sein, de l'autre, elle tient ses cheveux et cache son intimité.
Sa belle chevelure dorée ondoie sous le souffle des dieux des vents. On peut cependant noter la longueur de son cou, la chute de ses épaules et la longueur anormale de ses cheveux. Son visage est doux, Ses yeux en amande semblent mélancoliques. La peau de Vénus est merveilleusement nacrée.
Son déhanchement (ou contrapposto) n'est pas tout à fait naturel et renvoie aux statues antiques. Du fait de son pied droit légèrement surélevé, Vénus semble en apesanteur.

La mer, dont on aperçoit l'horizon est prolongée par un paysage de côtes. La ligne d’horizon, à l’arrière-plan, se situe au niveau du nombril de Vénus.

Botticelli a souhaité, sans nul doute, représenter ici la perfection divine.

La déesse du printemps
A droite, une des trois Heures, la déesse du printemps est richement vêtue et tend une cape rouge brodée de fleurs à Vénus, comme on le ferait pour un nouveau-né. Le souffle des dieux des vents semble également faire ondoyer cette étoffe pourpre. La robe de cette déesse est parsemée de bleuets annonçant le printemps. De par la position de ses pieds, elle semble en apesanteur. Les couleurs de son vêtement sont en contraste avec l'arrière-plan sombre, composé d’arbres aux troncs rectilignes.

Cette partie droite du tableau est somptueusement ornée de motifs précis et soignés. 



Le souffle, omniprésent dans cette œuvre, illustre l'esprit créateur qui insuffle la vie.

La mythologie grecque fait mention d’un violent combat entre Ouranos et son fils Cronos. Furieux, Cronos trancha les organes génitaux de son père et sa semence se répandit dans les mers donnant ainsi lieu à la naissance de la déesse de l'amour et de la beauté, Aphrodite. Aphrodite, qui a pour équivalent Vénus dans la mythologie romaine, fut poussée par Zéphyr à Cythère, puis à Chypre, où elle fut accueillie par les Heures.

Inspiré par les écrits d'Ovide et d'Homère, Sandro Botticelli a réalisé cette œuvre pour le compte de Giovanni di Pier Francesco de Médicis.

vendredi 11 mai 2012

Gare du Nord d'Abdelkader Djemaï


Gare du Nord est un roman d'Abdelkader Djemaï paru en 2003 aux éditions Seuil.



Gare du Nord dresse le portrait de trois immigrés algériens âgés qui vivent dans un foyer du quartier de la Goutte-d'Or à Paris. Abdelkader Djemaï décrit à la fois le quotidien de ces trois amis mais aussi par de nombreux focus sur le passé, les événements qui ont ponctués leurs vies.

Leur quotidien est fait de discussions dans un café accueillant du quartier et de promenades dans Paris, du moins dans certaines zones de Paris:
« Bonbon, Bartolo et Zalamite n'avaient jamais vu qu'une fois ou deux la tour Eiffel et les Champs-Élysées, et n'avaient jamais pris le bateau-mouche pour glisser sur la Seine. Ils naviguaient dans les rues comme s'ils étaient condamnés à refaire le même itinéraire, les mêmes haltes, à revoir les mêmes arbres du square, à repasser devant les façades qu'ils longeaient depuis des années. »
Leurs déambulations respectent souvent un même schéma...
« Bonbon, Bartolo et Zalamite commençaient leur itinéraire par le terre-plein au-dessus duquel roulait, entre Nation et porte Dauphine, le métro aérien de la ligne n°2. [...] Après le passage clouté du boulevard Barbès, l'un des plus fréquentés de la capitale, ils remontaient puis redescendaient lentement le boulevard Rochechouart. »
... et les amènent systématiquement à la Gare du Nord:
« Mais le lieu qui leur plaisait le plus, c'était la gare du Nord au fronton orné d'une inscription en chiffres romains et d'une horloge ronde et blanche aux longues aiguilles noires. Au-dessus de sa corniche au dessin bien net se dressaient une vingtaine de statues monumentales aux formes pleines et drapées. Comme les trois vieux, le temps les avait fatiguées, rendues un peu grises. Des couronnes sur la tête, des blasons posés contre leurs jambes galbées, elles représentaient des capitales européennes, et des cités du Nord telles Arras. »
L'écriture de Gare du Nord est très fluide et merveilleusement poétique.
L'auteur s'attache aussi bien à la description des lieux que des âmes. Il nous ravit même parfois d'un humour délicat:
« Toute l'année Bartolo voyait défiler sur papier des corps de jeunes demoiselles un peu trop parfaits [...] Une seule fois il avait succombé devant l'une de ces publicités. Il décida d'acheter le matelas à ressort dont, il le devinait, elle louait en grosses lettres les avantages et les qualités. »
« Bartolo avait vu par hasard [le visage du roi Farouk d'Egypte] un peu poupin sur une page d'un très vieux Paris-Match dans laquelle le marchand de légumes de la rue Dejean avait enveloppé sa botte de menthe fraîche. »
Il est assez étonnant de trouver dans cet ouvrage une auto-description glissée habilement au sein du roman.
Cela permet à l'auteur de définir délicatement ses aspirations à travers cet écrit:
« Depuis longtemps [Med] avait le projet d'écrire un livre sur tous les chibanis de Barbès - La Goutte d'Or. Un livre simple et limpide, où ils seraient comme chez eux. Un roman sans graisse et sans prétention qui les accueillerait avec leurs forces, leurs fragilités, leurs tatouages, leurs rides et leurs reves. [...] Dans ce voyage de l'écriture qui le conduirait aussi vers lui-même, il mettrait ses souvenirs, ses parents, son enfance, ses trente-cinq ans un peu fatigués, ses doutes, ses envies, ses manques. mais surtout il parlerait de ceux venus d'ailleurs. Insomniaques ou plongés dans un sommeil profond, ils se tenaient entre deux portes, entre deux seuils, entre deux gares avec leurs bagages et leurs fantômes. Souvent taciturnes, ils ne faisaient pas beaucoup de bruit, se plaignaient rarement et ne savaient pas vouvoyer les autres. »
Les thèmes de Gare du Nord sont variés:
- la nostalgie de leur pays natal, de leur famille et le déracinement
- leur arrivée en France, à Marseille
- la solitude
- la force de l'amitié
- les conditions de travail du monde ouvrier
- l'Histoire: la guerre d'Algérie, le massacre du 17 octobre 1961 au pont Saint-Michel, couvre-feu à Paris à l'encontre des nord-africains


Gare du Nord est un ouvrage fort, émouvant et délicat.


Editeur : Seuil (6 mai 2003)
ISBN: 978-2020573825

Notre-Dame de Paris





« Jusqu'en 1868 s'étendait devant Notre-Dame une petite place étroite, mais de noble allure, bornée par les grands bâtiments de l'Hotel-Dieu, de l'archevêché, du parvis.
« La place du Parvis n'existe plus; c'est aujourd'hui une steppe immense, glaciale en hiver, torride en été, bordée d'un côté par le nouvel Hôtel-Dieu et de l'autre, dans un jardinet sur les bords de Seine, une lourde statue équestre de Charlemagne, entouré de ses guerriers, contemplant les désolantes perspectives de la caserne de la Cité, dont la laideur décourage toute critique. » Cette statue, « Charlemagne et ses leudes » [haute aristocratie au moyen-âge], m'a toujours fait rêver. Pendant les combats pour la libération de Paris, alors que les chars allemands attaquaient la préfecture, c'est juchés sur cette statue que des résistants lancèrent leur contre-attaque et jetèrent sur les chars des cocktails Molotov.
Notre-Dame est belle la nuit quand ses éclairages sont éteints et qu'ont disparu toutes les surcharges de Viollet-le-Duc. Elle ressemble alors à un grand navire échoué au coeur de la ville. »
                          Extrait de Le Paris de mes amours Abécédaire sentimental de Régine Deforges

dimanche 6 mai 2012

Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns et Francis Blanche

Le Carnaval des animaux est une suite musicale pour orchestre de Camille Saint-Saëns composée en Autriche en 1886.


Pièce légère et satirique, Camille Saint-Saëns interdit la représentation de l’œuvre de son vivant.



Francis Blanche a écrit des textes accompagnant l'oeuvre. Les jeux de mots et l'humour de ces textes relèvent toute la malice de l'oeuvre:

Au Jardin des plantes, ainsi nommé d'ailleurs à cause des animaux qu'on y a rassemblés. Au Jardin des plantes, une étrange ardeur semble régner. (...) Car ce soir au Jardin des plantes, c'est la grande fête éblouissante, le carnaval des animaux...


01 - Le Carnaval des animaux : Introduction



02 - Le Carnaval des animaux : Marche royale du lion


03 - Le Carnaval des animaux : Poules et coqs


04 - Le Carnaval des animaux : Hemiones


05 - Le Carnaval des animaux : Tortues


06 - Le Carnaval des animaux : L'élephant


07 - Le Carnaval des animaux : Kangourous


08 - Le Carnaval des animaux : Aquarium


09 - Le Carnaval des animaux : Personnages à longues oreilles


10 - Le Carnaval des animaux : Le Coucou au fond des bois


11 - Le Carnaval des animaux : Volière


12 - Le Carnaval des animaux : Les pianistes


13 - Le Carnaval des animaux : Fossiles


14 - Le Carnaval des animaux : Le Cygne


15 - Le Carnaval des animaux : Final



Label: Arion
Interprètes : Claude Piéplu pour la lecture, Alexandre Tharaud, Philippe Bernold, Ronald Spaendonck, Laurent Cabasso,  Jean-Marc Phillips, Tedi Papavrami, Pierre Lenert, François Salque, Philippe Noharet, Didier Benetti , ...
Auteurs : Francis Blanche pour les textes, Camille Saint-Saëns pour la musique

vendredi 4 mai 2012

Mémoires d'un tricheur de Sacha Guitry

Mémoires d'un tricheur est un roman de Sacha Guitry publié en 1935 chez Gallimard. C’est le seul roman que Sacha Guitry ait écrit dans sa carrière.




Ce roman inspire des réactions diverses.
Le premier chapitre est simplement fabuleux. Sacha Guitry y est original tant dans le choix des événements que dans l’art de placer ses mots, et parvient à un humour noir auquel le lecteur ne peut qu’adhérer:
« Nous étions douze à table. Du jour au lendemain, un plat de champignons me laissa seul au monde. » 
En revanche, dans le reste du roman, l’humour est moins audacieux. Le long passage sur les méthodes de triche est même lassant. La post-face dénommée Moralité et qui est loin de l’inspirer, est également moins impertinent : Sacha Guitry y défend le jeu :
« Le jeu, vilipendé par ceux qui ne jouent pas, n’est pas du tout ce qu’ils en disent. […] Or, il ne faut pas contester l’influence excellente que le jeu peut avoir sur le moral. L’homme qui vient de gagner 1000 francs, ce n’est pas un billet de mille francs qu’il a gagné – c’est la possibilité d’en gagner cent fois plus. » 
Toutefois, le lecteur retrouve l’humour acéré de Sacha Guitry dans le chapitre dédié à Angoulême :
« A vingt et un ans, je suis appelé sous les drapeaux. On me verse dans l’artillerie et je fais trois ans de service à Angoulême. Ce n’est pas vilain, Angoulême – mais, Angoulême pendant trois ans, c’est trop. Et qu’on ne vienne surtout pas me dire qu’on peut mourir d’ennui. Ce n’est pas vrai. Si l’on pouvait mourir d’ennui, je serais mort à Angoulême. » 
Bien qu’il s’agisse d’une fiction, le fait que le narrateur ne soit jamais nommé, nous laisse présumer que certaines des idées présentées dans cet ouvrage sont probablement celles de l’auteur : la passion du jeu, l’amour de Paris, les nombreuses maîtresses du narrateur, …

Les thèmes de Mémoires d’un tricheur sont variés :
- Le passion du jeu et la triche
- Les clivages sociaux (« Appelle-moi « Monsieur le Comte », je te prie »)
- L’Histoire de Monaco et de la famille Grimaldi
- La politique (préparation de l’attentat contre le tsar Nicolas II, première guerre mondiale)
- La solitude de la vie du narrateur jusqu’à sa rencontre avec Charbonnier
- Paris

Sacha Guitry livre au lecteur une puissante et émouvante description de son Paris :
« Toutes les villes ont un cœur, et ce qu’on appelle le cœur d’une ville, c’est l’endroit où son sang afflue, où sa vie se manifeste intensément, où sa fièvre se déclare, sorte de carrefour où toutes ses artères paraissent aboutir. Mais le cœur de Paris a ceci de particulier, c’est que chacun le place où il l’entend. Chacun a son Paris dans Paris. Le mien commence à l’Arc de Triomphe et se termine place de la République – en passant par les Champs-Elysées, la rue Royale et les Grands Boulevards. Le boulevard Haussmann le limite à sa droite et la Seine à sa gauche. Passy, La Villette, Grenelle, Montmartre, dont on dit que ce sont des quartiers de Paris, pour moi ce sont de petites villes – avec leur physionomie, leurs habitudes, leurs coutumes, et souvent aussi leur accent. Un petit garçon né à Grenelle ne parle pas du tout de la même manière qu’un petit garçon né à Ménilmontant. Si mon Paris à moi est limité par la Seine, c’est que sur la rive gauche de ce fleuve se trouvent installées la Politique, la Justice, l’Instruction, les Prisons et ces grandes Maisons sinistres où l’on vous soigne – tout cela ne m’est pas extrêmement sympathique. La Chambre des Députés, le Palais de Justice, l’Institut, la Sorbonne, l’Odéon, le Panthéon et le Jardin des plantes lui-même – non, vraiment, je ne vois pas de place pour moi dans tout cela. La rive gauche a sa grandeur, et la beauté de ses monuments est évidente, mais c’est un quartier grave et les costumes modernes ne lui vont pas très bien. C’est toujours un peu Lutèce – et l’on n’est Parisien que dans mon Paris à moi. » 

Cet ouvrage fut adapté au cinéma en 1936 sous le titre Le Roman d'un tricheur: