vendredi 8 juin 2012

Fouché de Stefan Zweig - Extraits

Ce rôle secret, désespéré, périlleux et souterrain joué par Fouché dans la conjuration contre Robespierre n'a pas été suffisamment mis en relief par la plupart des historiens et souvent même son nom n'est pas cité.

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Les 5 et 6 Thermidor, cette épreuve est terminée. Fouché accompagne un petit cercueil au cimetière : l’enfant est morte. De tels malheurs endurcissent. Ayant devant les yeux la mort de son enfant, Fouché ne craint plus la sienne. Une intrépidité nouvelle, celle du désespoir, trempe sa volonté. Et comme maintenant les conjurés hésitent et veulent encore ajourner la lutte, Fouché, qui n’a plus rien à perdre sur terre que sa vie, prononce enfin le mot décisif : « C’est demain qu’il faut frapper. » Et ce mot est dit le 7 Thermidor.


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Autour de la figure de Robespierre plane aujourd’hui encore, après tant d’années, l’ombre d’un secret ; jamais l’histoire ne sondera le fond de cet homme impénétrable. Jamais on ne connaîtra ses dernières pensées ; voulait-il véritablement la dictature pour lui, ou bien la République pour tous ? Voulait-il sauver la révolution, ou en recueillir l’héritage, comme Napoléon ? Personne n’a jamais connu ses pensées les plus secrètes, celles de sa dernière nuit du 8 au 9 Thermidor.

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Et Tallien et Barras s’étonnent encore davantage de voir maintenant, à l’entrée de la Convention, une foule tumultueuse les accueillir avec des cris d’admiration, pour avoir tué le tyran et lutté contre la Terreur. Ils s’étonnent. Car, en supprimant cet homme supérieur, ils ont voulu simplement se débarrasser d’un incommode fanfaron de vertus qui surveillait trop étroitement leurs agissements douteux ; mais aucun d’eux n’a songé à laisser la guillotine se rouiller et à mettre fin à la Terreur. Or, ils s’aperçoivent maintenant combien sont devenues impopulaires les exécutions en masse et combien ils peuvent se faire aimer en substituant, après coup, à leur vengeance personnelle, des motifs d’humanité ; c’est pourquoi ils décident, rapidement, de profiter de ce malentendu. Ils prétendront donc désormais que seul Robespierre (car il ne pourra pas leur répondre de sa fosse) a sur la conscience toutes les violences de la Révolution, tandis qu’eux ont toujours été des apôtres de la douceur et opposés à toutes les rigueurs et à toutes les exagérations.

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C’est toujours un autre qui paie de son sang les paroles et la politique de Fouché

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Suivant la célèbre recette de Sieyès, qui pendant toutes les années de la Terreur avait siégé à la Convention sans ouvrir la bouche et qui, lorsqu’on lui demanda ensuite ce qu’il avait fait durant tout ce temps-là, donna en souriant cette réponse géniale : « J’ai vécu », Fouché maintenant, à l’exemple de plus d’un animal, fait le mort, – précisément pour éviter la mort. Pourvu qu’on échappe pendant la courte période de transition, on peut se considérer comme sauvé. Cet homme perspicace a deviné, senti, que toute la magnificence et la puissance de la Convention ne vont durer que quelques mois, quelques semaines.

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Le Directoire prend, le 3 Thermidor 1799, une résolution inattendue : Joseph Fouché, qui est en mission secrète en Hollande, est nommé soudain, du jour au lendemain, ministre de la police de la République française.

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Talleyrand est obligé de définir de nouveau, avec dépit, la position du ministre de la Police : « Le ministre de la Police est un homme qui se mêle de ce qui le regarde, et ensuite de ce qui ne le regarde pas. »

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Mille nouvelles affluent chaque jour dans la maison du quai Voltaire, car au bout de quelques mois ce maître a couvert tout le pays d’espions, d’agents secrets et de mouchards. Mais qu’on ne se représente pas tous les informateurs de Fouché comme les vulgaires détectives de la petite bourgeoisie qui épient les bruits du jour auprès des concierges et dans les cabarets, dans les maisons closes et les églises : les agents de Fouché portent parfois des galons d’or et des habits de diplomate, ou de délicates robes de dentelle ; ils causent dans les salons du faubourg Saint-Germain et, d’autre part, ils s’introduisent, déguisés en patriotes, dans les réunions secrètes des Jacobins. Sur la liste de ses mercenaires se trouvent des marquis et des duchesses portant les noms les plus éclatants de France, et Fouché peut même se vanter (chose fantastique !) d’avoir à son service la plus grande dame de l’État, Joséphine Bonaparte, la future impératrice.

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Corrompre cette créole écervelée n’a pas été difficile, car, folle dépensière, elle a toujours des embarras d’argent, et bien que Napoléon, avec la plus grande libéralité, lui assigne des centaines de mille francs sur les caisses de l’État, ils s’évaporent, comme des gouttes d’eau, chez cette femme qui achète par an trois cents chapeaux et sept cents costumes, qui ne sait ménager ni son argent, ni son corps, ni sa réputation et qui, en outre, à ce moment-là, n’est pas précisément très à son aise. Mon Dieu ! pendant que le petit général au sang brûlant faisait campagne, et voulait absolument l’avoir avec lui dans cet ennuyeux pays des Mameluks, elle a couché avec un gentil et joli garçon, peut-être aussi avec quelques autres, et probablement, même, avec son ancien amant, Barras. Les sots intrigants que sont ses beaux-frères Joseph et Lucien ont vu cela d’un mauvais œil et, immédiatement, ils ont rapporté la chose à son ardent époux, jaloux comme un tigre. C’est pourquoi elle a besoin de quelqu’un qui l’aide, qui surveille ces mouchards de beaux-frères, qui contrôle toutes les correspondances. Donnant, donnant (et aussi pour quelques rouleaux de ducats, – Fouché dans ses Mémoires dit lui-même carrément mille louis d’or) la future impératrice livre à Fouché tous les secrets et surtout le plus important et le plus redoutable, celui du prochain retour de Bonaparte.

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Une fois de plus Fouché a, de la façon la plus heureuse, changé son manteau d’épaule suivant la direction du vent. Et son passage du côté du vainqueur s’accomplit si effrontément, si impudemment à la lumière du grand jour, que peu à peu, dans les milieux les plus étendus, on commence à le connaître. Quelques semaines après paraît sur un théâtre de faubourg parisien une plaisante comédie « La girouette de Saint-Cloud », comprise par tous, acclamée par tous et dans laquelle, sous des noms transparents, sa conduite, tournant à tous les vents et pourtant prudente, est parodiée de la manière la plus amusante.

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L’histoire universelle, qui n’est nullement un code de morale, ne connaît guère d’exemple plus accusé d’ingratitude absolue que la conduite de Napoléon et de Fouché envers Barras, au 18 Brumaire.

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L’ingratitude de Fouché, au contraire, n’est que celle, beaucoup plus fréquente, de l’amoraliste absolu, qui tout naïvement ne pense qu’à lui et à son propre avantage. Fouché peut, s’il le veut, oublier tout son passé d’une manière stupéfiante, avec une rapidité incroyable.

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En outre, Bonaparte, qui a remarqué combien le communiste de jadis est réconcilié avec son ancien ennemi, l’argent, lui fait un magnifique pont d’or, pour entrer dans la retraite. Lorsque le ministre, au moment de la reddition des comptes, lui remet deux millions quatre cent mille francs, comme solde du trésor disponible de la Police, Bonaparte lui en donne carrément la moitié, c’est-à-dire un million deux cent mille francs. Qui plus est, l’ex-contempteur de l’argent, qui, il y a à peine dix ans, tempêtait furieusement contre le « métal vil et corrupteur », reçoit, avec son titre de sénateur, la sénatorerie d’Aix, une petite principauté, qui va de Marseille à Toulon et dont la valeur est évaluée à dix millions de francs. Bonaparte le connaît ; il sait que Fouché a les mains remuantes d’un intrigant qui aime le jeu ; comme on ne peut pas les lui lier, on se contente de les charger d’or.
C’est pourquoi rarement au cours de l’histoire un ministre a été congédié avec plus d’honneurs et surtout avec plus de prudence que Joseph Fouché.

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Quelques années encore, et l’homme du premier manifeste communiste sera quant à la fortune le deuxième citoyen de France et le plus grand propriétaire foncier du pays.

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Et c’est ainsi qu’il se laisse aller, sur les conseils désastreux de Talleyrand, à faire enlever par des gendarmes sur un territoire neutre, en violant le droit des gens, le duc d’Enghien, et à le faire fusiller, acte au sujet duquel Fouché a dit le mot célèbre : « C’est plus qu’un crime, c’est une faute. » Cette exécution crée autour de Bonaparte un vide, fait de crainte et d’effroi, d’hostilité et de haine.

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Pour la cinquième fois, Joseph Fouché prête serment de fidélité : la première fois, c’était encore au gouvernement royal, la deuxième à la République, la troisième au Directoire, la quatrième au Consulat.

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Lorsque Napoléon, à onze heures du soir, enveloppé d’un manteau étrange, et presque complètement déguisé, sort par une porte secrète des Tuileries pour se rendre chez une maîtresse, Fouché sait le lendemain où la voiture est allée, combien de temps l’empereur est resté dans la maison, quand il est rentré ; il peut même, un jour, rendre tout honteux le souverain du monde en lui apprenant que cette femme qu’il a choisie le trompe, lui Napoléon, avec un grimaud de comédie moins bien choisi.

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Cette résistance secrète contre la passion guerrière et le manque de mesure de Napoléon finit même par rapprocher les adversaires les plus acharnés entre eux, parmi ses conseillers : Fouché et Talleyrand. Ces deux ministres de Napoléon, les plus capables de tous, – les figures psychologiquement les plus intéressantes de cette époque, – ne s’aiment pas, probablement parce qu’ils se ressemblent trop à beaucoup d’égards. Tous deux sont des cerveaux clairs, positifs, réalistes, des cyniques et des disciples consommés de Machiavel.
Tous deux sont passés par l’école de l’Église et par la brûlante école supérieure de la Révolution ; tous deux ont le même sang-froid dénué de toute conscience, pour ce qui est l’argent et l’honneur ; tous deux servent avec la même infidélité, la même absence de scrupules, la République, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Monarchie.
Continuellement ces deux joueurs typiques de la versatilité se rencontrent, déguisés en révolutionnaires, en sénateurs, en ministres, en serviteurs du roi, sur la même scène de l’histoire universelle et, précisément, parce qu’ils sont de la même race spirituelle et qu’ils ont le même rôle diplomatique, ils se haïssent avec le fiel et la connaissance froide de rivaux fieffés.

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Talleyrand sourit : « M. Fouché méprise les hommes, sans doute cet homme s’est-il beaucoup étudié. » À son tour, Fouché raille lorsque Talleyrand est nommé vice-chancelier : « Il ne lui manquait que ce vice-là. » 

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[Talleyrand] s’adresse à son voisin, en disant à mi-voix : « Sans doute, M. Fouché a eu grand tort, et moi, je lui donnerais un remplaçant, mais un seul : M. Fouché lui-même. »

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Napoléon se rend dans une pièce écartée, pour dicter à son frère l’abdication.

Au bout de quelques minutes il revient dans la grande pièce. À qui donner cette feuille, lourde de contenu ? Affreuse ironie : précisément à celui qui a contraint sa plume et qui est là à attendre, immobile comme Hermès, l’implacable messager. Sans une parole, l’empereur lui tend le papier. Sans une parole Fouché prend le document si difficilement obtenu et s’incline.

C’est là sa dernière révérence à Napoléon.

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Jusque dans la tombe cet homme obstinément muet ne révèle pas toute la vérité ; il a emporté avec lui, jalousement, dans la froide terre, ses secrets, pour rester lui-même un secret, quelque chose de crépusculaire qui oscille entre la lumière et l’ombre, – un visage qui ne se dévoile jamais entièrement. Mais c’est précisément pour cela qu’il suscite toujours et sans cesse le jeu de la recherche – ce jeu qu’il a si magistralement pratiqué ; c’est pour cela que l’on essaie de découvrir, d’après des traces légères et fugaces toute la vie tortueuse et, d’après son destin changeant, l’essence spirituelle de celui qui fut le plus remarquable de tous les hommes politiques.



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