mardi 18 septembre 2012

L'auto de l'avenue de l'Opéra d'Henri Michaux

L'auto de l'avenue de l'Opéra

       C'est une erreur de croire, si vous habitez avenue de l'Opéra qu'il y passe quantité d'autos, erreur que vous ne commettez du reste pas. C'est toujours la même auto qui passe, la même qui débraye, qui accélère, qui klaxonne, qui passe en seconde, qui stoppe net, qui débouche sur la rue d'Antin, qui revient par la rue Ventadour. C'est à cause d'elle que nous tous, en ville, sombrons dans la neurasthénie. Elle est incertaine, pas encore passée, elle est déjà revenue, elle freine dans une rue latérale, elle repart ici à toute vitesse et déjà elle est "la suivante", qui cherche le même dédale. Jamais satisfaite, toujours précipitée. Impérieuse et monotone, cette vieille fille nous manquait vraiment.
       Louis XIV aimait, là où il venait, faire savoir avec éclat qu'il y était. Mais jamais il n'eut vent d'un pareil engin à faire du bruit. La recette manquait. De son temps, le plus snob (et Dieu sait qu'il y en avait!) n'aurait pu lui proposer une auto.

Henri Michaux
Extrait du recueil La nuit remue
Gallimard 1967


Une émission radiophonique présentant Henri Michaux:


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