jeudi 29 novembre 2012

Une nuit d'Henri IV

Une nuit d'Henri IV

On est émerveillé à l'aspect des prodiges qui s'accomplissent aujourd'hui dans Paris. La grande cité change de forme du matin au soir et du soir au matin. Vous diriez que la baguette d'une fée fait mouvoir et range ensuite, suivant les lois de l'architecture, les pierres, les poutres, le marbre et le fer. Mais savez-vous d'où date ce grand mouvement? Tout simplement d'une nuit d'Henri IV.
En 1597, la France était calme, et Paris n'ayant plus à donner à tout moment le plus pur de son sang aux sinistres fantaisies de la guerre civile, se sentait aller à un redoublement de prospérité. On démolissait pour rebâtir, on agrandissait les hôtels, on ornait les monuments. Dans la nuit du 9 au 10 janvier, Paris dormait, Sully dormait, tout le monde dormait. Seul le roi veillait. En tisonnant, au Louvre, il disait:
- Ma grande ville devient belle comme une jeune épousée.
Après ses exclamations, il écrivait ce qui suit sur une pancarte qu'il collait ensuite au chevet de son lit:
- Me promener demain incognito dans Paris avec d'Epernon.
Le 11 janvier 1597, l'hiver avait déployé toute sa rigueur sur la ville de Paris. Le ciel était noir, la terre blanche, le vent glacé; la rue attendait des passants, la boutique des acheteurs, l'église des fidèles. Mais les parisiens se chauffaient tous chez eux; si le thermomètre eut été inventé à cette époque déjà lointaine, il aurait marqué quinze degrés au dessous de zéro.
Sous le porche de Saint-Germain-l'Auxerrois, on voyait pourtant quelques pauvres mendiants caparaçonnés de haillons et attendant en frissonnant une aumône qui ne tombait d'aucune main. Deux cavaliers, couverts d'un manteau brun, de la tête aux éperons, passèrent devant l'église:
- Duc d'Epernon, - dit l'un des cavaliers, - quand un gentilhomme sort du Louvre par un jour pareil, il lui est défendu d'oublier sa bourse.
- Je vous comprends, sire, répondit l'autre cavalier.
Et il jeta sa bourse aux pauvres de l'église en leur disant:
- Partagez-vous cela.
- Voilà une promenade qui commence bien, dit le roi; si jamais je deviens riche, je me promènerais en hiver, tous les jours, dans Paris.
- Alors, Sire, dit d'Epernon, permettez-moi de rentrer au Louvre, car il ne me reste plus un denier dans l'escarcelle, et si nous visitions encore quelques églises...
- Duc d'Epernon, interrompit le roi, je ferai ma visite aux églises un autre jour. Ce matin, je veux me promener dans Paris avec un autre but... vous verrez... approchez-vous, duc d'Epernon: nous pouvons chevaucher côte à côte, les passants ne nous gênent pas.
- Sire, vous auriez peut-être pu choisir un jour plus beau pour visiter vos domaines que vous ne connaissez guère.
- Il n'y a pas de mauvais jour à Paris, duc d'Epernon! Il n'y a pas même d'hiver pour l'enfant des montagnes du Béarn. Quand on a couru pieds nus sur la neige, on peut s'y promener à cheval. Grand merci à ma noble mère qui m'a donné l'éducation d'un paysan! Il est plus facile ensuite d'être roi.
- Vraiment, Sire, je me réjouis fort de voir le roi de France supporter si vaillamment la froidure de ce matin. Quant à moi, je le jure par la tête de monseigneur Saint-Denis, notre patron, j'aimerais mieux être à Ivry où il faisait si chaud.
- Ah! Duc d'Epernon, si la plaine d'Ivry était en Angleterre, quel beau souvenir pour nous! Mais il y avait des français vis-à-vis!
- Ce n'était pas notre faute, Sire.
- Non, pardieu! J'ai fait tout mon possible pour nous mettre tous du même côté mais il y a eu des récalcitrants, alors je m'en suis remis au jugement de Dieu, et Dieu a jugé.
Le roi et le duc, dont les chevaux marchaient lentement sur la neige toute fraîche, s'arrêtèrent quelques instants devant le Pont-Neuf, et le duc d'Epernon, pour détourner l'entretien des souvenirs de la guerre civile,  dit au roi:
- Sire, voilà des lignes de maison parfaitement belles: les bourgeois de Paris se logent fort bien et prennent grand souci de leur propriété.
- Duc d'Epernon, dit le roi, voilà justement ce que je viens voir ce matin.
Et Henri jeta un long regard de satisfaction sur ces lignes d'édifices élégants et soignés qui bordaient la rivière.
Puis, avisant à sa gauche, dans l'éloignement, un vaste hôtel délabré, dont la toiture avait perdu la moitié de ses ardoises et la façade la moitié de ses contrevents, il dit avec le plus gracieux des sourires:
- Duc d'Epernon, voilà un gentil palais que je ne connais pas; mais, ventre-saint-gris! je consens à perdre la Navarre si je ne devine pas le nom de son propriétaire.
- Vraiment, sire, je vous crois, dit d'Epernon, et vous avez fait bien d'autres merveilles en votre vie.
- Duc d'Epernon, poussez votre cheval jusque sous l'auvent de ce marchand de ferraille, et demandez-lui à qui appartient cette masure.
Le duc obéit, et, en se retournant, il vit le roi qui appuyait la pointe de son doigt indicateur sur sa poitrine.
Ce geste fut suivi de ces deux mots:
- A moi.
- Sire, vous avez deviné, dit d'Epernon en éclatant de rire: cette masure est à vous.
Les deux cavaliers poursuivirent leur route sur la berge, qui servait de quai à cette époque, et le roi, s'arrêtant au coin de la place du Châtelet, remarqua une espèce de léproserie labourée de crevasses et badigeonnée à l'ocre sur ses soubassements:
- D'Epernon, dit-il avec un sourire plein de fine raillerie, je vous parie un denier parisis que ce bel édifice m'appartient. Allez vous en enquérir.
Le duc exécuta l'ordre et s'en revint encore avec une joyeuse affirmation.
- Duc d'Epernon, poursuivit le roi, regardez de l'autre côté de l'eau ce large monument avec ses poivrières si pointues; tout cela m'appartient...
- Oh! Sire, c'est incontestable; il n'est pas besoin de le demander cette fois.
- Mais, mon cher duc, ajouta Henri, je suis marri et peiné de savoir que ce grand édifice m'appartient.
- Pourquoi, sire?
- Parce que je l'aurais deviné; il menace ruine. Quelle différence avec ces belles maisons à briques rouges qui s'avancent sur le Pont-Neuf et qui ont été bâties sous le dernier roi! Quel beau coup d'oeil monumental! Comme on voit bien que cela ne m'appartient pas!
Les deux cavaliers remontaient vers le Pont-Neuf.
- Je voudrais bien savoir, dit d'Epernon, quel nom on donnera au Pont-Neuf quand il sera vieux?
- Duc d'Epernon, dit le roi, vous n'êtes pas fort sur les étymologies! On n'a pas appelé le Pont-Neuf de ce nom parce qu'il est nouveau, mais parce qu'il aboutit à neuf issues. Comptez, vous verrez que c'est exact.
En effet, le duc compta neuf aboutissants, et remercia le roi de cette leçon.
- Il est inutile, sire, dit-il ensuite, de vous demander si le bâtiment de la Samaritaine vous appartient?
- Oh! reprit le roi, mes titres de propriété y sont écrits partout sur les murs, en lettres majuscules de lézardes. Il en est de même de la tour de Nesles, que vous voyez un peu plus loin sur la rive gauche; c'est encore mon bien; elle va s'écrouler.
- Quant au Louvre, dit d'Epernon, il est inutile d'en parler. C'est le plus humide, le plus noir, le plus sombre, le plus inhabitable des édifices.
- Aussi, dit Henri, appartient-il au roi! ... Regardez, duc d'Epernon, les trois clochers de l'abbaye de Saint-Germain.
- Oui, sire.
- Cela ne vous rappelle-t-il rien?
- Comment voulez-vous, sire, que je perde un pareil souvenir?
- Eh bien, mon cher duc, vous le savez, pendant le siège de Paris, je montais tous les jours sur le plus haut des clochers, comme un père qui ne peut voir ses enfants que de loin, quand ils sont tombés entre des mains étrangères. Un abbé fort instruit, et qui n'avait pas peur des huguenots, l'abbé Vincent, m'accompagnait au pinacle de ce clocher, et m'indiquait de la main, en me les nommant, tous les édifices de Paris. Déjà, pendant ces observations, quand je voyais, au loin, quelque toit de mauvaise mine, je me disais: Cela doit m'appartenir.
- Sire, vous ne vous trompiez pas.
- Enfonçons-nous dans ces rues étroites, dit le roi; nous ferons à coup sûr quelque découverte. Marchons au hasard.
En entrant dans la rue Béthisy, le roi avisa tout de suite, à sa gauche, un hôtel de très belle apparence, qu'il reconnut.
- C'est l'hôtel Monbazon! dit-il en riant; il est tenu et peigné comme un reliquaire d'église. On y est à l'aise comme l'os dans le coton d'une châsse. Si j'étais riche, j'achèterais cet hôtel.
Ils laissèrent, à droite, la rue Estienne, et entrèrent dans la rue des Bourdonnais: un palais gothique les arrêta par sa capricieuse architecture, sa cour intérieure pleine de surprises, ses ogives finement aiguisées, et son montoir de cavalier bâti à l'angle de la porte. Le roi considéra longtemps ce curieux édifice, et, frappé de son état de dégradation, il regarda la duc avec son sourire de bonhomie railleuse, et, secouant la tête, il dit:
- Je renonce à boire du vin de Jurançon toute ma vie, si cet édifice appartient à quelqu'un de mes grands vassaux.
- Sire, dit le duc, voulez-vous que j'interroge ce forgeron qui bat le fer sur son enclume pour se chauffer?
- Oui.
- Il appartient au roi, répondit le forgeron.
Le duc d'Epernon éclata d'un rire si fou que les bourgeois auraient tous ouvert leurs croisées dans l'étroite rue pour voir quel était l'homérique dieu qui riait ainsi, mais le froid ne permettait à aucun visage de se montrer à l'air extérieur.
- Duc d'Epernon, dit le roi, je voudrais vous faire chevaucher et rire ainsi dans toute ma grande ville. Mais ce que nous avons vu doit nous suffire. Rentrons au Louvre.
- Et quelle moralité dois-je tirer de cet apologue? demanda le duc.
- La voici, d'Epernon. Les rois, mes aïeux, prenaient fort peu de soucis de leurs biens, ce qui leur fait grand honneur, car un roi ne doit jamais songer à lui; il doit s'oublier et penser à tout le monde; mais je n'excuse pas l'insouciance des intendants royaux. Ceux-là doivent veiller sur les joyaux de la couronne et ne rien laisser dépérir... Mon cher duc, êtes-vous content de cette moralité?
- Sire, les apologues ont toujours raison.
Et comme ils rentraient au Louvre, le duc montra au roi en souriant une vaste lézarde sur le mur royal.
- Il est juste, dit Henri, que le roi de France et de Navarre soit logé convenablement et comme le premier gentilhomme de la cour. Aussi, duc d'Epernon, vous donnerez des ordres pour faire avancer activement les travaux des Tuileries et de mon palais florentin de la rue de Vaugirard.
- Sire, répondit le duc, il y aura demain trois mille hommes de peine sur ces deux chantiers.
- Et sur toutes mes propriétés de ma bonne ville de Paris, dit le roi.
- L'apologue portera son fruit, répondit le duc d'Epernon.
Un soir, bien longtemps après cette promenade, le roi conduisit le duc d'Epernon sur le balcon du vieux Louvre et lui dit:
"Mon cher duc, je suis content de vous."
Le duc regarda le ciel, la rivière, le balcon, et ne trouva, dans sa mémoire, rien qui pût justifier à ses yeux cet éloge du roi. Après les batailles d'Ivry, d'Arques, de Fontaine-Française, Henri disait à un officier ou à un soldat couvert de sang et de poussière:
- Enfant, je suis content de vous.
Mais, après une longue oisiveté de cour, et en l'absence de tout grand service rendu, d'Epernon ne comprenait pas le sens de cette haute félicitation royale. Henri mit son doigt sur le front du duc et lui dit:
- Avez-vous oublié la promenade du 11 janvier 1597?
- Non! pardieu non! dit le duc avec vivacité, j'en ai gardé l'onglée aux mains et la flamme au coeur pendant quinze jours. Et maintenant, sire, je suis heureux de vous comprendre. Oui, j'espère que toutes vos intentions ont été suivies et tous vos ordres exécutés.
- C'est que, duc d'Epernon, poursuivit le roi, j'ai fait une seconde promenade l'autre soir à la brune et sans aucune suite, pour voir l'état de mes domaines parisiens. Tout est admirablement restauré; une seconde fois, je vous dirai: "Je suis content de vous, duc d'Epernon."
- Sire, puis-je me flatter de croire que je n'ai rien oublié?
- Ne vous flattez pas encore, duc d'Epernon. Vous avez oublié quelque chose... Oh! ne cherchez pas, il vous serait impossible de trouver... Ce matin, j'allais voir mon grand-maître de l'artillerie, et j'ai remarqué le déplorable état de mon arsenal. Demain, vous ferez envoyer des maçons de ce côté; n'y manquez pas.
- Sire, vous aurez un arsenal tout neuf avant peu de jours.
- Hâtez-vous, ajouta le roi, parce qu'on m'annonce la visite de l'ambassadeur d'Espagne; je veux lui montrer avec orgueil un Paris superbe. Ventre-saint-gris! si j'étais un simple bourgeois, j'habiterais volontiers une cabane adossée à un petit jardin; mais j'ai la fierté de la France à soutenir devant l'étranger, et si l'argent me manque, duc d'Epernon, vous trouverez un juif honnête qui me prêtera cent mille écus sur ma parole de Béarnais et de roi.
Plus de trois cents ans se sont écoulés depuis cette nuit de janvier. Voyez comme Paris s'embellit de jour en jour! On n'a pas oublié la tradition du Béarnais.

J. Méry
Le petit journal
Dimanche 17 juillet 1898

samedi 17 novembre 2012

En métropolitain

A la station du Métropolitain de Vincennes, vers les six heures et demie du soir, en été, Mme Pétavy se paie luxueusement une "seconde classe" et descend sur le quai de départ. Elle est là, à attendre le train, depuis quelques instants, lorsqu'elle voit apparaître soudain Mme Panouillard, une de ses anciennes voisines qu'elle n'a pas rencontrée depuis six mois. Toutes  deux, aussi surprises, poussent des exclamations.

Mme Pétavy - Cette bonne madame Panouillard!
Mme Panouillard - Cette bonne madame Pétavy!
Mme Pétavy - Comme on se rencontre!
Mme Panouillard - Quel heureux hasard! Moi qui ne prends jamais le Métro à cause de la chaleur, il a fallu que j'aie besoin d'aller à la Porte-Maillot pour que je vous trouve aujourd'hui!
Mme Pétavy - Moi non plus, je ne prends pas souvent le Métro. Mais j'ai à faire au Palais-Royal. Alors, vous comprenez, c'est plus court. Je suis bien heureuse de vous voir.
Mme Panouillard - Dame! il a un siècle qu'on ne s'est pas rencontré!
A ce moment, un train entre en gare. Comme il y a peu de monde à l'attendre, les deux amies choisissent posément leur wagon et s'installent en vis-à-vis, sur deux banquettes, à l'écart.
Mme Pétavy, continuant la conversation - En effet! Depuis que j'ai déménagé! Et vous habitez toujours rue d'Avron?
Mme Panouillard - Toujours! Vous êtes contente, vous, rue des Maraîchers?
Mme Pétavy - Très contente! La seule personne que je regrette, avec vous, c'est notre brave concierge.
Mme Panouillard - Ah! pour une brave femme, c'est une brave femme! Hier encore, nous parlions de nos petites affaires et elle me disait comme cela...
Un coup de trompette, un coup de sifflet, le train part.
Mme Pétavy - Celle que j'ai maintenant est fière! On ne eput seulement pas causer avec elle! Elle vous prend tout de suite des airs de marquise! C'est à mourir de rire!... Et les voisins? Ce sont toujours les mêmes?
Mme Panouillard - Toujours! La petite modiste bien gentille, le vieux bossu bien brave homme, Mme Porte, l'ouvreuse, bien obligeante. Elle m'a promis des billets pour son théâtre, la semaine prochaine.
Mme Pétavy - A propos, et votre fille? J'oubliais de vous demander de ses nouvelles.
Mme Panouillard - Adèle? Je vous remercie. Elle va très bien.
Mme Pétavy - Toujours à son atelier de confection?
Mme Panouillard - Toujours! Et votre fils?
Mme Pétavy - Gaston? Il se porte comme un charme. Malheureusement, pour l'instant, il m'en fait voir de toutes les couleurs.
Mme Panouillard - Pas possible! Un si gentil garçon!
Mme Pétavy - C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame Panouillard. Figurez-vous que, depuis quelques mois, il n'est plus le même qu'autrefois. D'abord, il est devenu maussade, grognon, désagréable. Et puis, lui qui était si exact et rentrait tout de suite chez nous après son travail, il se dérange. Il revient dîner parfois à des neuf heures du soir ou bien s'amène vite, vite, casser une croûte et repart aussitôt pour ne revenir se coucher que vers les minuit!...
Mme Panouillard - Ma pauvre madame Pétavy
Mme Pétavy - Vous comprenez que ce n'est pas une existence possible. J'ai voulu savoir ce qui le dérangeait ainsi.
Mme Panouillard - de plus en plus intéressée. - Alors? Vous lui avez demandé?
Mme Pétavy - Oui, je lui ai demandé! Pas plus tard que mardi dernier. Et savez-vous ce qu'il m'a répondu, ce polisson?
Mme Panouillard - Non...
Mme Pétavy - Eh bien! il m'a dit qu'il était amoureux...
Mme Panouillard - les bras au ciel. - Amoureux!
Mme Pétavy - D'une femme...
Mme Panouillard - D'une femme!
Mme Pétavy - Et qu'il voulait l'épouser...
Mme Panouillard - L'épouser!
Mme Pétavy - Un garnement de vingt ans à peine. Auriez-vous deviné ça, madame Panouillard?
Mme Panouillard - C'est insensé! Un garçon que j'ai vu pas plus haut que ça! Il n'y a plus d'enfants, ma parole!
Pendant cette conversation, des gens, de plus en plus nombreux, sont montés, à chaque station, dans le compartiment, si bien qu'au cri: "Palais-Royal" lancé par l'employé, Mme Pétavy se lève et veut descendre, mais est repoussée de toutes parts et voit le train repartir avant qu'elle ait pu forcer cette barrière humaine.
Mme Pétavy - Moi qui descendait là!
Mme Panouillard - Ça ne fait rien! (La rattrapant par la manche et la faisant rasseoir.) Vous descendrez à la station suivante. C'est aussi près!... Racontez-moi vite! Alors, votre fils veut se marier?...
Mme Pétavy - Mais oui, ma bonne madame Panouillard! Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. Il est buté comme un mulet. Si cette femme qu'il veut épouser était quelqu'un de travailleur et de convenable, mais vous comprenez bien que, à courir le soir comme il le fait, il n'a pas dû rencontrer quelque chose de propre!
Mme Panouillard - Ça c'est évident! Moi, si j'étais à votre place, j'irais la trouver cette fille, et je lui dirais...
Le train s'arrête. L'employé hurle: "Tuileries!" Mme Pétavy sursaute, veut serrer la main de son amie et s'enfuir. Mais celle-ci la retient énergiquement.
Mme Pétavy - Mais je veux descendre.
Mme Panouillard - Vous avez bien le temps. Accompagnez-moi encore un peu... J'irais la trouver et je lui dirais: "Vous allez me faire le plaisir de laisser mon fils tranquille, ou, sans cela, vous aurez de mes nouvelles". La police n'est pas faite pour les chiens.
Mme Pétavy - Ca c'est vrai! Je ne veux pas que Gaston épouse une crève-la-faim, une sans-le-sou, une traîne-cotillon, une rien-du-tout!
Mme Panouillard - Croyez-moi: faites ce que je vous conseille.
Mme Pétavy - Je ne demande que ça mais...
Nouvel arrêt Concorde
Mme Panouillard - Descendez vite! Et bonne chance!
Mme Pétavy - Oh! j'ai bien le temps, maintenant. Je reste. Dites-moi! Comment pourrais-je m'y prendre pour la rencontrer, cette fille?
Mme Panouillard - Bien sûr, ça ne sera pas commode.
Mme Pétavy - Je ne puis pourtant pas le suivre. Ça ne serait pas convenable de ma part.
Mme Panouillard - Evidemment!
Mme Pétavy - Mais je connais l'endroit où ils se rencontrent quelquefois.
Mme Panouillard - Alors tout va bien. Et comment avez-vous découvert la chose?
Mme Pétavy - Oh! Bien simplement! J'ai fouillé hier dans les poches de Gaston et j'y ai trouvé une lettre...
Mme Panouillard, au comble de l'intérêt - Une lettre! Voyez-vous cette rien du tout qui se permet d'écrire à votre fils!
Mme Pétavy - Ne m'en parlez pas! C'est honteux! Enfin, cette lettre, je l'ai prise, je l'ai lue... et je l'ai gardée.
Mme Panouillard - Vous l'avez gardée! (Laissant éclater sa joie.) Comme c'est amusant. (Se reprenant aussitôt.) Comme cela a dû vous faire de la peine!... Et vous l'avez sur vous, la lettre?
Mme Pétavy - Bien sûr, je l'ai mise dans mon petit sac. (Tirant un chiffon de papier de son cabas.) La voici!
Mme Panouillard - Oh! lisez-moi ça, ma bonne madame Pétavy!
Mme Pétavy, assurant ses lunettes sur son nez - Vous allez voir, ce sont des horreurs!
Pendant ce temps, plusieurs stations ont défilé, mais les deux amies ne s'en sont pas aperçu.
Mme Panouillard - Je vous écoute.
Mme Pétavy, lisant - "Mon toutou chéri, j'ai raconté à maman que je travaillais, demain soir, à l'atelier, à cause d'une commande importante, et que je ne pourrais pas revenir à la maison avant onze heures du soir. Maman n'est pas bien maligne. Elle a coupé dans le pont, comme toutes les autres fois. J'en suis bien contente, car, de cette façon, nous pourrons nous voir longtemps et tranquillement. Arrange-toi, de ton côté, pour finir ton travail de bonne heure, et viens me trouver, à sept heures, à la sortie du Métropolitain de la Porte-Maillot. Nous irons nous promener au Bois. Je t'embrasse bien fort!"
Mme Panouillard - La coquine!
Mme Pétavy - Vous dites bien: la coquine!
Mme Panouillard - Et c'est signé?
Mme Pétavy, cherchant à lire - Ab... Ad... C'est si mal écrit! On ne peut pas arriver à déchiffrer.
Mme Panouillard - Passez-moi ça! Je vais vous le dire tout de suite.
Mme Pétavy - Voulez-vous mes lunettes?
Mme Panouillard - Non, merci! J'y vois bien avec mes yeux à moi!
Elle prend le chiffon de papier, crispe les regards et concentre son esprit pour trouver la solution de ce passionnant problème et, immédiatement, pousse un cri.
Mme Pétavy - Qu'avez-vous, madame Panouillard?
Mme Panouillard, avec des gémissements - Adèle! Adèle!
Mme Pétavy - Elle s'appelle Adèle! Eh bien?
Mme Panouillard - Comme ma fille!
Mme Pétavy - Eh bien?
Mme Panouillard - Il n'y a pas de doute! C'est elle! C'est son écriture!
Mme Pétavy - Ça c'est raide!
Mme Panouillard - Voilà pourquoi, depuis six mois, depuis les six mois que vous avez déménagé, elle fait, soi-disant, du travail supplémentaire, le soir!
Mme Pétavy - La coquine! Débaucher mon gars!
Mme Panouillard - Coquine vous-même! C'est votre fils qui a commencé.
Mme Pétavy - Mon fils qui a commencé! Vous en avez de bonnes! Allez! J'avais bien remarqué le manège de votre Adèle quand nous étions voisins! Vous pouvez vous vanter de l'avoir bien élevée!
Mme Panouillard - Insolente! Malotrue! On sait bien que votre garçon ne vaut pas cher, avec ses airs enjôleurs!
Mme Pétavy - Imbécile! Impertinente!
Mme Panouillard - On n'ignore pas, dans le quartier, comment il travaille, votre Gaston!
Mme Pétavy - Insulter mon fils...
Mme Panouillard - Il n'est peut être pas permis d'y toucher?
Mme Pétavy - Quand on a une fille comme la vôtre!
Mme Panouillard - Je vous conseille de parler!
Mme Pétavy - On n'a qu'à se taire!
Mme Panouillard - Ma pauvre Adèle!
Mme Pétavy - Vous le disiez vous-même, tout à l'heure, que c'était une coquine!
Mme Panouillard - Je n'ai jamais dit cela!
Mme Pétavy - Si, vous l'avez dit!
Mme Panouillard - Non, je ne l'ai pas dit! Et puis, d'abord, j'en ai assez!
L'employé, dominant la dispute, crie: "Porte-Maillot! Tout le monde descend!". Les deux femmes se regardent étonnées.
Mme Pétavy - Moi qui voulais m'arrêter au Palais-Royal! Je vais en être encore pour trois sous.
Lentement, le flot des voyageurs s'écoule. Mme Pétavy et Mme Panouillard, en silence et se lançant des regards féroces, descendent enfin sur le quai, les dernières.
Mme Panouillard, en signe d'adieu - Vous aurez de mes nouvelles!
Mme Pétavy, de même - Et vous des miennes!
Au moment où elles sortent de la station, côte à côte et farouches, elles aperçoivent à quelques mètres devant, Adèle et Gaston qui s'embrassent et s'en vont, bras dessus bras dessous, vers le Bois.
Mme Panouillard - Mon Adèle!...
Mme Pétavy - Mon Gaston!...
Mme Panouillard - Un beau brin de fille comme ça!
Mme Pétavy - Un gars si bien tourné!
Mme Panouillard - C'est malheureux de voir un tel spectacle. Mais on ne peut pas dire le contraire: voilà un joli couple!
Mme Pétavy, prise d'une idée soudaine - Si on les mariait, après tout?
Mme Panouillard, attendrie - Tiens! C'est vrai! Si on les mariait?
Elles se regardent avec des larmes dans les yeux, hésitent, puis tombent dans les bras l'une de l'autre.
Mme Pétavy - Cette bonne madame Panouillard!
Mme Panouillard - Cette bonne madame Pétavy!

Roger Régis

Le Petit Journal
Dimanche 16 février 1908

jeudi 15 novembre 2012

Les brigades du Tigre de Jérôme Cornuau


Les brigades du Tigre est un film de Jérôme Cornuau sorti en salle en avril 2006 avec Clovis Cornillac, Jacques Gamblin, Olivier Gourmet, Diane Kruger, Gérard Jugnot et Léa Drucker.



Depuis 1906, Georges Clemenceau occupe à la fois le poste de président du Conseil et de ministre de l’Intérieur.
Face à un banditisme de plus en plus perfectionné (méthodes de communication, utilisation de véhicules, …), Georges Clemenceau crée le 30 décembre 1907, douze brigades régionales de police mobile, dénommées les « brigades du Tigre ».
Les 120 agents de ces brigades sont formés à de nouvelles méthodes d’investigation, aux nouveaux moyens scientifiques (système d’empreintes de Bertillon) mis à leur disposition ainsi qu’à différentes techniques de combat. Ils sont équipés de limousines De Dion Bouton. Après deux ans d’activité, leur succès est considérable avec 75 meurtriers, 7 violeurs, 10 faux-monnayeurs, 283 escrocs et 193 cambrioleurs ou voleurs à main armée arrêtés. Leur popularité est alors considérable.

Le film met en scène la brigade mobile parisienne et présente le siège de Choisy-le-Roi (capture de Jules Bonnot), l’enquête sur les emprunts russes liés à la Triple-Entente française, russe et britannique. Le film évoque également la violente guerre des polices (conflit entre la Préfecture et la brigade mobile dirigée par le commissaire Valentin).




Le spectateur notera le soin apporté aux costumes et aux décors. La reconstitution du Paris de la Belle Époque est tout à fait fidèle.

Les brigades du Tigre ont également donné lieu à une série en 36 épisodes.

Georges Clemenceau (1841-1929), médecin de formation, s’engage dans la vie politique en 1871 en tant que député républicain. Pendant la Commune de Paris, il devient maire de Montmartre, député puis sénateur radical-socialiste. En 1898, il est le rédacteur en chef de l’Aurore, lorsqu’il prend la défense du capitaine Dreyfus. Il reste dans la mémoire collective, un homme déterminé, exigeant et lucide. Son intransigeance face aux criminels et délinquants lui vaut le surnom de « Tigre ».  A l’origine de la chute du gouvernement de Jules Ferry, on le surnomme également le « Tombeur des ministères ». Chef du parti des républicains radicaux, il entre également en 1906 au gouvernement en tant que ministre puis Premier ministre.
Il achève la mise en place de la loi de séparation des Églises et de l’État (promulguée le 9 décembre 1905).
En 1917, Clemenceau est rappelé au pouvoir et lors de la victoire en 1918, sa popularité est immense. Les français le surnomment alors « Père la Victoire ».

Titre original : Les Brigades du Tigre
Réalisation : Jérôme Cornuau
Musique originale: Olivier Florio
Scénario : Xavier Dorison et Fabien Nury
Distribution :   TFM Distribution
Date de sortie :  12 avril 2006

mercredi 14 novembre 2012

L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour de Joanne et Gerry Dryansky


L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour est un roman de Joanne et Gerry Dryansky publié le 15 janvier 2009 aux éditions Héloïse d'Ormesson.


L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour nous raconte les aventures de Fatima, une tunisienne qui, suite à un drame, se retrouve dans le XVIe arrondissement parisien, en tant que domestique d’une étonnante comtesse Merveil du Roc.
Malgré une vie ponctuée d’échecs et de drames, Fatima conserve des valeurs de générosité, de sagesse, d’optimisme et d’humilité, qui vont lui permettre de reconstruire sa vie.
Au-delà de l’histoire qui est suffisamment invraisemblable pour être la base d’un bon film hollywoodien, les portraits caricaturaux des personnages de différentes origines et classes sociales, sont teintés d’humour : 
« Ces gens, qui ne comprenaient rien à l’argent, aimaient se rassurer par de petites économies minables […]. Elle ouvrait son courrier à la vapeur pour pouvoir retourner les enveloppes et s’en resservir. ». 
L’ouvrage est donc divertissant.
Cependant la multitude de personnages engendre de la confusion et un intérêt plutôt réduit pour le lecteur. En particulier, les clients du café Jean Valjean, que les auteurs présentent comme un microcosme et un refuge de la vie parisienne stressante, ne jouent parfois aucun rôle dans le déroulement de l’histoire.
On notera que même les auteurs se noient dans leur confusion en attribuant une origine portugaise aux sœurs Maria Luisa et Imelda, puis une origine philippine.
Les thèmes de L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour sont variés :
- Le déracinement et la nostalgie du pays d’origine : Fatima conserve de l’halva pour les coups durs, elle fait rapatrier le corps de sa sœur à Djerba.
- Les relations familiales : lien entre les sœurs Rachida et Fatima, conflit entre la comtesse et sa fille, Fatima a été répudiée par son mari, la fille d’Hippolyte est élevée par sa grand-mère, sa mère ayant disparu, …
- L’amitié : c’est un imposant réseau amical que se tisse Fatima tant à Djerba qu’à Paris
- Les clivages sociaux : les domestiques ne peuvent emprunter l’ascenseur et vivent parfois dans des conditions difficiles
- Le racisme et le dédain d’autrui: « si l’autre n’avait pas triché, comme il savait qu’elle le faisait toujours, l’arrogante, si elle n’avait pas été plantée là à attendre l’ascenseur, elle n’aurait pas eu l’accident. » L’ « autre » a ici un caractère péjoratif.
- Les nombreux clichés : les personnes aisées sont radines, la vie est forcément meilleure à Paris, Fatima porte une djellaba, …
L’ouvrage se déroule en grande partie à Paris et c’est une ville maussade que l’on découvre dans le prologue :
« C’était le 17 août et depuis plusieurs jours il pleuvait sur Paris. Comme en plein hiver, la tour Eiffel était amputée au-dessus des reins par le brouillard. La Seine en crue léchait les bottes du Zouave de pierre sous le pont de l’Alma et recouvrait les passerelles des péniches soulevées par le flot. Dans la ville embrumée, où l’odeur des feux de bois allumés dans les salons aux fenêtres jaunes imprégnait les rues, seuls les pavés luisaient. »

Le lecteur découvre ensuite un Paris angoissant (voir l’incipit du premier chapitre):
« Lorsque le train de l'aéroport l'eut déposée à la gare du Nord, Fatima se retrouva dans un labyrinthe angoissant. Des tunnels partaient dans toutes les directions. Les gens passaient vite, lançant parfois des regards désobligeants sur sa djellaba orangée et son mince bagage nord-africain en plastique avant de s'engouffrer dans des escaliers. Ils savaient tous où ils allaient. Ce métro, ce royaume souterrain, faisait partie de leur vie, tandis qu'elle était aussi étrangère et perdue que si elle eût échoué sur une côte sauvage. »


Et au fil des rencontres de Fatima et d'Hippolyte Suget, c’est la ville et sa culture qui transparaît:
« Ils étaient devant la statue de Jean de la Fontaine, à la lisière des jardins du Ranelagh. […] Suget contempla le personnage de bronze en costume du XVIIe siècle, avec, à ses pieds, le corbeau et le renard bien connus. Les fables écrites par ce vieil écrivain malicieux l’avaient à jamais rendu cher à tous les écoliers de France. Ainsi qu’à tous les adultes instruits, qui prenaient plaisir à décoder dans ce bestiaire les personnages de la cour de Louis XIV. »
Titre : L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour
Auteurs : Joanne et Gerry Dryansky
Édition : Héloïse d’Ormesson
Date de parution : 15 janvier 2009.

L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour de Joanne et Gerry Dryansky - Extrait

Extrait du premier chapitre du roman :

« Lorsque le train de l'aéroport l'eut déposée à la gare du Nord, Fatima se retrouva dans un labyrinthe angoissant. Des tunnels partaient dans toutes les directions. Les gens passaient vite, lançant parfois des regards désobligeants sur sa djellaba orangée et son mince bagage nord-africain en plastique avant de s'engouffrer dans des escaliers. Ils savaient tous où ils allaient. Ce métro, ce royaume souterrain, faisait partie de leur vie, tandis qu'elle était aussi étrangère et perdue que si elle eût échoué sur une côte sauvage. Le défi l'empêchait de se sentir aussi fatiguée qu'elle aurait dû, mais elle était franchement mal à l'aise. L'avion charter avait pris du retard et n'avait décollé de Mellita qu'à quatre heures du matin, et elle était arrivée à Roissy comme le soleil levant dispersait la brume. Le jeune douanier l'avait fait attendre longtemps, pendant qu'il fouillait ses sacs de fond en comble. Maintenant, elle se promit, comme elle avait déjà si souvent eu besoin de le faire, qu'elle allait survivre, aller où elle devait aller, et faire ce qu'elle avait à faire. Mais elle ne savait pas encore comment. Soudain, elle entendit une musique apaisante. Une valse s'élevait pardessus le vacarme du train. Plus loin dans le long tunnel, un homme aux joues maquillées et attifé d'un habit de soirée dépenaillé jouait du violon. Fatima se sentit sombrer. Il avait quelque chose écrit sur un bout de carton près de ses tennis déchirés, et il y avait des pièces éparpillées dans l'étui de son violon. Tout en jouant il figeait sur elle un regard absent, jusqu'au moment où il décela sur ses traits de la compassion. Il prit alors un air pathétique. Elle plongea la main dans la poche de sa djellaba, où était épinglé le mouchoir où elle serrait les euros qu'elle avait achetés. Le regard du violoniste se fit affamé. En défaisant l'épingle, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas de pièces. L'homme ne la quittait plus des yeux. Elle tira du mouchoir un billet de cinq euros, le jeta dans l'étui, et s'éloigna en hâte pour vite chasser la souffrance de se séparer de cet argent. Beaucoup d'argent, songeait-elle, mais peut-être que cette première forme de dépense à Paris lui porterait chance. Derrière elle, le vieux violoniste se mit à jouer avec une ardeur redoublée.
Avec son sac sur l'épaule et un gros sac dans chaque main, elle marchait toujours - mais où ? Son visage révélait sa confusion lorsqu'elle fit halte à un endroit d'où descendaient deux escaliers. Au pied de l'un, une horde de gens sortaient d'un train à l'arrêt et grimpaient quatre à quatre, tandis que d'autres dévalaient les marches pour l'attraper avant qu'il ne reparte. Une adolescente avec un sac à dos la frôla. La foule s'éclaircit. Elle posa ses bagages et soupira. À l'instant même où elle entendait arriver un autre train en bas, elle sentit qu'on lui touchait l'épaule. Elle serra bien fort son sac contre elle et se retourna. Une femme noire de très haute taille et de la même solide corpulence qu'elle-même lui bloquait le passage. Elle arborait un costume aussi étrange ici que le sien - un boubou imprimé de grandes feuilles de palmier. Une autre étoffe colorée lui enveloppait la tête. Fatima, confuse, leva les yeux vers le visage de l'inconnue.
« Qu'est-ce que tu cherches, ma soeur ? »
Fatima hésita, puis lui tendit son petit papier. La femme éclata d'un rire aigu qui fit trembler tout son corps.
« Tu en es loin, ma pauvre, dit-elle. Avenue Victor-Hugo? »
Et elle se reprit à rire, d'un rire plus profond, riche, chaleureux, auquel les Parisiens qui passaient dans le tunnel ne prenaient même pas la peine de paraître s'intéresser.
La femme énuméra des directions, des noms de stations, une mystérieuse correspondance. Son sourire révéla des dents en or, lorsqu'elle se rendit compte, devant le visage désemparé de Fatima, que ses explications n'étaient d'aucun secours.
« Tu as vraiment de la chance » dit l'Africaine.
Fatima ne percevait aucune solution dans tout cela. Elle remercia d'un sourire et se dirigea vers un escalier. Comme le ferait n'importe qui. Inch'allah. Que la volonté de Dieu soit faite. Elle finirait bien par arriver au bon endroit.
« Tu dois prendre la direction opposée, mais tu as une belle chance, c’est que je travaille dans le même quartier. Si tu veux, ma sœur, tu peux venir avec moi. »
Elle s'exprimait dans ce magnifique français du XIXe siècle que l'on enseigne encore aux Africains dans les anciennes colonies.
Et c'est ainsi que les deux femmes, l'éloquente Africaine en boubou et la timide Arabe en djellaba orange, traversèrent ensemble les entrailles grises de Paris. L'une spectaculairement grande et l'autre petite, et toutes les deux bien en chair. Des gens souriaient à la vue du couple saugrenu qu'elles formaient. Certaines personnes blanches les regardaient de haut, manifestant un ressentiment tribal, mais la plupart des gens, plongés au tréfonds de leur propre existence, bien loin de cet enfouissement temporaire, ne les regardaient même pas. Même pas lorsque Victorine - car tel était son nom, comme l'apprit bientôt Fatima -, originaire du Sénégal et domestique de son état, se reprit à rire spontanément. Elles arrivèrent à la station Étoile et descendirent. C'est ici que nos routes se séparent, dit Victorine en montrant à Fatima un tunnel différent de celui qu'elle-même allait emprunter.
« Victor Hugo, dit-elle. C'est le nom de la station. » 
Fatima leva vers elle un regard plaintif. Et Victorine perçut ce qui n'allait pas.
« Viens avec moi jusqu'à ma station, dit-elle. C'est pratiquement pareil pour toi. »
Elles reprirent la ligne 6 pour deux arrêts et descendirent à Boissière, dans un courant d'air qui fit claquer la porte de l'escalier derrière elles. Elles étaient sur l'avenue Kléber.
Les feuilles des marronniers qui bordaient l'avenue tourbillonnaient. Les voitures défilaient en un flot dense. Sur sa gauche, Fatima vit la tour Eiffel dressée au-dessus des immeubles. Elle l'avait déjà vue sur des cartes postales d'anciens clients du Club Rêve. Et sur une qu'elle avait reçue personnellement, juste une, signée de Mahmoud. Des années auparavant. L'avenue formait une ligne bien droite, de plus en plus encombrée jusqu'à la place du Trocadéro, où elles tournaient lentement en rond. Fatima regarda les immeubles gris qui bordaient chaque allée latérale. De hauts murs de pierre, de hautes fenêtres où, à l'intérieur, les gens vivaient les uns au-dessus des autres. Paris.
Victorine traversa l'avenue avec Fatima, jusqu'à l'angle opposé de la rue Boissière, et lui montra la place Victor-Hugo, à l'extrémité de cette rue-là.
« Je suis obligée d'aller l'autre côté, dit-elle. Bonne chance. »
Fatima posa sa main droite sur son coeur. Un instant plus tard, elle se retourna en entendant Victorine rire encore, de l'autre côté de l'avenue. Un garçon en rollers qui s'élançait depuis la contre-allée faillit heurter Victorine, et la contourna sans ralentir ; et Victorine poursuivit sa marche comme s'il n'existait pas. Tout ça, nota Fatima, c'était Paris. Et à Paris, cette ville affairée, elle se rendit compte qu'en vingt minutes dans le métro, elle avait l'impression de connaître depuis toujours la personne exotique avec qui elle avait voyagé, tout en sachant qu'elle ne la reverrait jamais. Et elle en éprouvait une certaine satisfaction. Cela lui procurait une impression, ou une illusion, de liberté qu'elle n'avait encore jamais ressentie. »
 

vendredi 9 novembre 2012

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