jeudi 29 novembre 2012

Une nuit d'Henri IV

Une nuit d'Henri IV

On est émerveillé à l'aspect des prodiges qui s'accomplissent aujourd'hui dans Paris. La grande cité change de forme du matin au soir et du soir au matin. Vous diriez que la baguette d'une fée fait mouvoir et range ensuite, suivant les lois de l'architecture, les pierres, les poutres, le marbre et le fer. Mais savez-vous d'où date ce grand mouvement? Tout simplement d'une nuit d'Henri IV.
En 1597, la France était calme, et Paris n'ayant plus à donner à tout moment le plus pur de son sang aux sinistres fantaisies de la guerre civile, se sentait aller à un redoublement de prospérité. On démolissait pour rebâtir, on agrandissait les hôtels, on ornait les monuments. Dans la nuit du 9 au 10 janvier, Paris dormait, Sully dormait, tout le monde dormait. Seul le roi veillait. En tisonnant, au Louvre, il disait:
- Ma grande ville devient belle comme une jeune épousée.
Après ses exclamations, il écrivait ce qui suit sur une pancarte qu'il collait ensuite au chevet de son lit:
- Me promener demain incognito dans Paris avec d'Epernon.
Le 11 janvier 1597, l'hiver avait déployé toute sa rigueur sur la ville de Paris. Le ciel était noir, la terre blanche, le vent glacé; la rue attendait des passants, la boutique des acheteurs, l'église des fidèles. Mais les parisiens se chauffaient tous chez eux; si le thermomètre eut été inventé à cette époque déjà lointaine, il aurait marqué quinze degrés au dessous de zéro.
Sous le porche de Saint-Germain-l'Auxerrois, on voyait pourtant quelques pauvres mendiants caparaçonnés de haillons et attendant en frissonnant une aumône qui ne tombait d'aucune main. Deux cavaliers, couverts d'un manteau brun, de la tête aux éperons, passèrent devant l'église:
- Duc d'Epernon, - dit l'un des cavaliers, - quand un gentilhomme sort du Louvre par un jour pareil, il lui est défendu d'oublier sa bourse.
- Je vous comprends, sire, répondit l'autre cavalier.
Et il jeta sa bourse aux pauvres de l'église en leur disant:
- Partagez-vous cela.
- Voilà une promenade qui commence bien, dit le roi; si jamais je deviens riche, je me promènerais en hiver, tous les jours, dans Paris.
- Alors, Sire, dit d'Epernon, permettez-moi de rentrer au Louvre, car il ne me reste plus un denier dans l'escarcelle, et si nous visitions encore quelques églises...
- Duc d'Epernon, interrompit le roi, je ferai ma visite aux églises un autre jour. Ce matin, je veux me promener dans Paris avec un autre but... vous verrez... approchez-vous, duc d'Epernon: nous pouvons chevaucher côte à côte, les passants ne nous gênent pas.
- Sire, vous auriez peut-être pu choisir un jour plus beau pour visiter vos domaines que vous ne connaissez guère.
- Il n'y a pas de mauvais jour à Paris, duc d'Epernon! Il n'y a pas même d'hiver pour l'enfant des montagnes du Béarn. Quand on a couru pieds nus sur la neige, on peut s'y promener à cheval. Grand merci à ma noble mère qui m'a donné l'éducation d'un paysan! Il est plus facile ensuite d'être roi.
- Vraiment, Sire, je me réjouis fort de voir le roi de France supporter si vaillamment la froidure de ce matin. Quant à moi, je le jure par la tête de monseigneur Saint-Denis, notre patron, j'aimerais mieux être à Ivry où il faisait si chaud.
- Ah! Duc d'Epernon, si la plaine d'Ivry était en Angleterre, quel beau souvenir pour nous! Mais il y avait des français vis-à-vis!
- Ce n'était pas notre faute, Sire.
- Non, pardieu! J'ai fait tout mon possible pour nous mettre tous du même côté mais il y a eu des récalcitrants, alors je m'en suis remis au jugement de Dieu, et Dieu a jugé.
Le roi et le duc, dont les chevaux marchaient lentement sur la neige toute fraîche, s'arrêtèrent quelques instants devant le Pont-Neuf, et le duc d'Epernon, pour détourner l'entretien des souvenirs de la guerre civile,  dit au roi:
- Sire, voilà des lignes de maison parfaitement belles: les bourgeois de Paris se logent fort bien et prennent grand souci de leur propriété.
- Duc d'Epernon, dit le roi, voilà justement ce que je viens voir ce matin.
Et Henri jeta un long regard de satisfaction sur ces lignes d'édifices élégants et soignés qui bordaient la rivière.
Puis, avisant à sa gauche, dans l'éloignement, un vaste hôtel délabré, dont la toiture avait perdu la moitié de ses ardoises et la façade la moitié de ses contrevents, il dit avec le plus gracieux des sourires:
- Duc d'Epernon, voilà un gentil palais que je ne connais pas; mais, ventre-saint-gris! je consens à perdre la Navarre si je ne devine pas le nom de son propriétaire.
- Vraiment, sire, je vous crois, dit d'Epernon, et vous avez fait bien d'autres merveilles en votre vie.
- Duc d'Epernon, poussez votre cheval jusque sous l'auvent de ce marchand de ferraille, et demandez-lui à qui appartient cette masure.
Le duc obéit, et, en se retournant, il vit le roi qui appuyait la pointe de son doigt indicateur sur sa poitrine.
Ce geste fut suivi de ces deux mots:
- A moi.
- Sire, vous avez deviné, dit d'Epernon en éclatant de rire: cette masure est à vous.
Les deux cavaliers poursuivirent leur route sur la berge, qui servait de quai à cette époque, et le roi, s'arrêtant au coin de la place du Châtelet, remarqua une espèce de léproserie labourée de crevasses et badigeonnée à l'ocre sur ses soubassements:
- D'Epernon, dit-il avec un sourire plein de fine raillerie, je vous parie un denier parisis que ce bel édifice m'appartient. Allez vous en enquérir.
Le duc exécuta l'ordre et s'en revint encore avec une joyeuse affirmation.
- Duc d'Epernon, poursuivit le roi, regardez de l'autre côté de l'eau ce large monument avec ses poivrières si pointues; tout cela m'appartient...
- Oh! Sire, c'est incontestable; il n'est pas besoin de le demander cette fois.
- Mais, mon cher duc, ajouta Henri, je suis marri et peiné de savoir que ce grand édifice m'appartient.
- Pourquoi, sire?
- Parce que je l'aurais deviné; il menace ruine. Quelle différence avec ces belles maisons à briques rouges qui s'avancent sur le Pont-Neuf et qui ont été bâties sous le dernier roi! Quel beau coup d'oeil monumental! Comme on voit bien que cela ne m'appartient pas!
Les deux cavaliers remontaient vers le Pont-Neuf.
- Je voudrais bien savoir, dit d'Epernon, quel nom on donnera au Pont-Neuf quand il sera vieux?
- Duc d'Epernon, dit le roi, vous n'êtes pas fort sur les étymologies! On n'a pas appelé le Pont-Neuf de ce nom parce qu'il est nouveau, mais parce qu'il aboutit à neuf issues. Comptez, vous verrez que c'est exact.
En effet, le duc compta neuf aboutissants, et remercia le roi de cette leçon.
- Il est inutile, sire, dit-il ensuite, de vous demander si le bâtiment de la Samaritaine vous appartient?
- Oh! reprit le roi, mes titres de propriété y sont écrits partout sur les murs, en lettres majuscules de lézardes. Il en est de même de la tour de Nesles, que vous voyez un peu plus loin sur la rive gauche; c'est encore mon bien; elle va s'écrouler.
- Quant au Louvre, dit d'Epernon, il est inutile d'en parler. C'est le plus humide, le plus noir, le plus sombre, le plus inhabitable des édifices.
- Aussi, dit Henri, appartient-il au roi! ... Regardez, duc d'Epernon, les trois clochers de l'abbaye de Saint-Germain.
- Oui, sire.
- Cela ne vous rappelle-t-il rien?
- Comment voulez-vous, sire, que je perde un pareil souvenir?
- Eh bien, mon cher duc, vous le savez, pendant le siège de Paris, je montais tous les jours sur le plus haut des clochers, comme un père qui ne peut voir ses enfants que de loin, quand ils sont tombés entre des mains étrangères. Un abbé fort instruit, et qui n'avait pas peur des huguenots, l'abbé Vincent, m'accompagnait au pinacle de ce clocher, et m'indiquait de la main, en me les nommant, tous les édifices de Paris. Déjà, pendant ces observations, quand je voyais, au loin, quelque toit de mauvaise mine, je me disais: Cela doit m'appartenir.
- Sire, vous ne vous trompiez pas.
- Enfonçons-nous dans ces rues étroites, dit le roi; nous ferons à coup sûr quelque découverte. Marchons au hasard.
En entrant dans la rue Béthisy, le roi avisa tout de suite, à sa gauche, un hôtel de très belle apparence, qu'il reconnut.
- C'est l'hôtel Monbazon! dit-il en riant; il est tenu et peigné comme un reliquaire d'église. On y est à l'aise comme l'os dans le coton d'une châsse. Si j'étais riche, j'achèterais cet hôtel.
Ils laissèrent, à droite, la rue Estienne, et entrèrent dans la rue des Bourdonnais: un palais gothique les arrêta par sa capricieuse architecture, sa cour intérieure pleine de surprises, ses ogives finement aiguisées, et son montoir de cavalier bâti à l'angle de la porte. Le roi considéra longtemps ce curieux édifice, et, frappé de son état de dégradation, il regarda la duc avec son sourire de bonhomie railleuse, et, secouant la tête, il dit:
- Je renonce à boire du vin de Jurançon toute ma vie, si cet édifice appartient à quelqu'un de mes grands vassaux.
- Sire, dit le duc, voulez-vous que j'interroge ce forgeron qui bat le fer sur son enclume pour se chauffer?
- Oui.
- Il appartient au roi, répondit le forgeron.
Le duc d'Epernon éclata d'un rire si fou que les bourgeois auraient tous ouvert leurs croisées dans l'étroite rue pour voir quel était l'homérique dieu qui riait ainsi, mais le froid ne permettait à aucun visage de se montrer à l'air extérieur.
- Duc d'Epernon, dit le roi, je voudrais vous faire chevaucher et rire ainsi dans toute ma grande ville. Mais ce que nous avons vu doit nous suffire. Rentrons au Louvre.
- Et quelle moralité dois-je tirer de cet apologue? demanda le duc.
- La voici, d'Epernon. Les rois, mes aïeux, prenaient fort peu de soucis de leurs biens, ce qui leur fait grand honneur, car un roi ne doit jamais songer à lui; il doit s'oublier et penser à tout le monde; mais je n'excuse pas l'insouciance des intendants royaux. Ceux-là doivent veiller sur les joyaux de la couronne et ne rien laisser dépérir... Mon cher duc, êtes-vous content de cette moralité?
- Sire, les apologues ont toujours raison.
Et comme ils rentraient au Louvre, le duc montra au roi en souriant une vaste lézarde sur le mur royal.
- Il est juste, dit Henri, que le roi de France et de Navarre soit logé convenablement et comme le premier gentilhomme de la cour. Aussi, duc d'Epernon, vous donnerez des ordres pour faire avancer activement les travaux des Tuileries et de mon palais florentin de la rue de Vaugirard.
- Sire, répondit le duc, il y aura demain trois mille hommes de peine sur ces deux chantiers.
- Et sur toutes mes propriétés de ma bonne ville de Paris, dit le roi.
- L'apologue portera son fruit, répondit le duc d'Epernon.
Un soir, bien longtemps après cette promenade, le roi conduisit le duc d'Epernon sur le balcon du vieux Louvre et lui dit:
"Mon cher duc, je suis content de vous."
Le duc regarda le ciel, la rivière, le balcon, et ne trouva, dans sa mémoire, rien qui pût justifier à ses yeux cet éloge du roi. Après les batailles d'Ivry, d'Arques, de Fontaine-Française, Henri disait à un officier ou à un soldat couvert de sang et de poussière:
- Enfant, je suis content de vous.
Mais, après une longue oisiveté de cour, et en l'absence de tout grand service rendu, d'Epernon ne comprenait pas le sens de cette haute félicitation royale. Henri mit son doigt sur le front du duc et lui dit:
- Avez-vous oublié la promenade du 11 janvier 1597?
- Non! pardieu non! dit le duc avec vivacité, j'en ai gardé l'onglée aux mains et la flamme au coeur pendant quinze jours. Et maintenant, sire, je suis heureux de vous comprendre. Oui, j'espère que toutes vos intentions ont été suivies et tous vos ordres exécutés.
- C'est que, duc d'Epernon, poursuivit le roi, j'ai fait une seconde promenade l'autre soir à la brune et sans aucune suite, pour voir l'état de mes domaines parisiens. Tout est admirablement restauré; une seconde fois, je vous dirai: "Je suis content de vous, duc d'Epernon."
- Sire, puis-je me flatter de croire que je n'ai rien oublié?
- Ne vous flattez pas encore, duc d'Epernon. Vous avez oublié quelque chose... Oh! ne cherchez pas, il vous serait impossible de trouver... Ce matin, j'allais voir mon grand-maître de l'artillerie, et j'ai remarqué le déplorable état de mon arsenal. Demain, vous ferez envoyer des maçons de ce côté; n'y manquez pas.
- Sire, vous aurez un arsenal tout neuf avant peu de jours.
- Hâtez-vous, ajouta le roi, parce qu'on m'annonce la visite de l'ambassadeur d'Espagne; je veux lui montrer avec orgueil un Paris superbe. Ventre-saint-gris! si j'étais un simple bourgeois, j'habiterais volontiers une cabane adossée à un petit jardin; mais j'ai la fierté de la France à soutenir devant l'étranger, et si l'argent me manque, duc d'Epernon, vous trouverez un juif honnête qui me prêtera cent mille écus sur ma parole de Béarnais et de roi.
Plus de trois cents ans se sont écoulés depuis cette nuit de janvier. Voyez comme Paris s'embellit de jour en jour! On n'a pas oublié la tradition du Béarnais.

J. Méry
Le petit journal
Dimanche 17 juillet 1898

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