vendredi 19 avril 2013

Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari

Prix Goncourt 2012, Le sermon sur la chute de Rome est le cinquième roman de Jérôme Ferrari publié aux éditions Actes Sud.



Le sermon sur la chute de Rome raconte l’histoire d’une famille corse depuis la naissance jusqu’à la disparition du grand-père Marcel Antonetti. Ce cycle de la vie qui s’applique aux êtres, s’impose également aux autres formes d’organisation : ici l’empire romain et ce café perdu dans les montagnes corses qui connaît un déclin rapide et sordide.

Le récit n’est pas linéaire : les retours sur le passé de Marcel viennent ponctuer l’essor et le déclin du bar tenu par son petit-fils Matthieu.

Les thèmes du Sermon sur la chute de Rome sont nombreux et l’on retrouve notamment :
- La famille, le soutien, les conflits entre ses membres, …
- Le sens de la vie et de la mort :
« Il n'a pas peur. Il sait qu’elle est là, guettant pour lui la calme arrivée de la mort, et il se laisse aller contre son oreiller. Aurélie ne lâche pas sa main. La mort arrivera peut-être avant Matthieu et Claudie, à la faveur de leur communion intime, et quand elle sera là, elle emportera, en même temps que Marcel, le monde qui ne vit plus qu'en lui. » 
- La corse : culture et repère identitaires, le retour à la terre natale
« Matthieu se comportait comme s'il lui fallait s'amputer de son passé, il parlait avec un accent forcé qui n'avait jamais été le sien, un accent d'autant plus ridicule qu'il lui arrivait de le perdre au détour d'une phrase avant de se raviser en rougissant et de reprendre le cours de sa grotesque dramaturgie identitaire d'où la moindre pensée, la plus petite manifestation de l'esprit étaient exclues comme des éléments dangereux. » 
- L’inconsistance des jeunes gens et la difficulté d'une éducation réussie:
« elle se réjouit pendant des années de constater qu'en vérité, comme le lui confirmait chaque jour le spectacle d'un fils courtois, travailleur et docile, rien n'était aussi payant que le chantage. » 
- L’Afrique : le passé de Marcel et les découvertes d’Aurélie
- Un certain rejet d’autrui :
« Il n'y a plus que des Sardes et des arabes dans ce pays » 
- L’Histoire du XXe siècle : première et deuxième guerre mondiale, empire colonial français
- L’hypocrisie de certaines relations humaines, notamment familiales:
« l'homme qui partageait alors, pour quelques mois encore, la vie d'Aurélie, semblait trouver tout cela passionnant, il posait des questions pertinentes, il donnait son avis, comme s'il lui fallait gagner absolument l'affection de Matthieu, à moins, comme Aurélie commençait à le soupçonner sérieusement, qu'il ne fût au fond un imbécile qui se réjouissait d'avoir trouvé un autre imbécile avec lequel il pouvait proférer à l'aise toutes sortes d'imbécillités. »
« Aurélie fut incapable de se contrôler plus longtemps, elle lui dit qu'il n'était qu'un petit con répugnant d'égoïsme, un petit con aveugle qui espérait au fond de lui que son aveuglement finirait par lui valoir l'absolution » 
- Une satire du journalisme contemporain et des médias, en général:
« sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée, Libero ne pouvant plus en douter, et il était comme un homme qui vient de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n’a plus cours. » 

Sans sombrer dans le fatalisme, l’auteur démontre que la fin d’une ère permet le début d’une autre : on le retrouve notamment dans le fait que Matthieu reconstruit sa vie à Paris et a des enfants avec Judith. En somme, derrière chaque crise émerge un nouvel équilibre.

L’écriture est libre et inhabituelle, formée de longues phrases, séparées de virgules. Cependant, le propos ne s’essouffle pas car l’auteur maîtrise subtilement l’ironie de son discours.

Le sermon sur la chute de Rome est un roman captivant magnifié par une écriture saisissante.

Paris est sommairement mentionné dans l’ouvrage et le portrait de la ville n’est pas flatteur :
« Libero avait fini par trouver ses propres raisons de détester Paris pour lesquelles il n'était nullement redevable à Matthieu. Et c'est ainsi que, chaque soir et chaque matin, dans un wagon bondé de la ligne 4, ils communiaient côte à côte dans une amertume sans remède. » 

Et ce magnifique paragraphe, qui trouve écho dans la dernière nuit sanglante du bar :
« Virgile, couteau en main, incisait le scrotum [d’un cochon] d'un geste sûr et plongeait les doigts dans l'ouverture pour en extraire un premier testicule dont il tranchait le cordon avant de faire subir le même sort au second et de les jeter ensemble dans une grande bassine à moitié remplie... Matthieu découvrit que la bassine contenait leur repas » 


A signaler, une erreur de frappe page 82 « Il se laisse étreindre pas son père qui se serre contre lui »

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