samedi 17 novembre 2012

En métropolitain

A la station du Métropolitain de Vincennes, vers les six heures et demie du soir, en été, Mme Pétavy se paie luxueusement une "seconde classe" et descend sur le quai de départ. Elle est là, à attendre le train, depuis quelques instants, lorsqu'elle voit apparaître soudain Mme Panouillard, une de ses anciennes voisines qu'elle n'a pas rencontrée depuis six mois. Toutes  deux, aussi surprises, poussent des exclamations.

Mme Pétavy - Cette bonne madame Panouillard!
Mme Panouillard - Cette bonne madame Pétavy!
Mme Pétavy - Comme on se rencontre!
Mme Panouillard - Quel heureux hasard! Moi qui ne prends jamais le Métro à cause de la chaleur, il a fallu que j'aie besoin d'aller à la Porte-Maillot pour que je vous trouve aujourd'hui!
Mme Pétavy - Moi non plus, je ne prends pas souvent le Métro. Mais j'ai à faire au Palais-Royal. Alors, vous comprenez, c'est plus court. Je suis bien heureuse de vous voir.
Mme Panouillard - Dame! il a un siècle qu'on ne s'est pas rencontré!
A ce moment, un train entre en gare. Comme il y a peu de monde à l'attendre, les deux amies choisissent posément leur wagon et s'installent en vis-à-vis, sur deux banquettes, à l'écart.
Mme Pétavy, continuant la conversation - En effet! Depuis que j'ai déménagé! Et vous habitez toujours rue d'Avron?
Mme Panouillard - Toujours! Vous êtes contente, vous, rue des Maraîchers?
Mme Pétavy - Très contente! La seule personne que je regrette, avec vous, c'est notre brave concierge.
Mme Panouillard - Ah! pour une brave femme, c'est une brave femme! Hier encore, nous parlions de nos petites affaires et elle me disait comme cela...
Un coup de trompette, un coup de sifflet, le train part.
Mme Pétavy - Celle que j'ai maintenant est fière! On ne eput seulement pas causer avec elle! Elle vous prend tout de suite des airs de marquise! C'est à mourir de rire!... Et les voisins? Ce sont toujours les mêmes?
Mme Panouillard - Toujours! La petite modiste bien gentille, le vieux bossu bien brave homme, Mme Porte, l'ouvreuse, bien obligeante. Elle m'a promis des billets pour son théâtre, la semaine prochaine.
Mme Pétavy - A propos, et votre fille? J'oubliais de vous demander de ses nouvelles.
Mme Panouillard - Adèle? Je vous remercie. Elle va très bien.
Mme Pétavy - Toujours à son atelier de confection?
Mme Panouillard - Toujours! Et votre fils?
Mme Pétavy - Gaston? Il se porte comme un charme. Malheureusement, pour l'instant, il m'en fait voir de toutes les couleurs.
Mme Panouillard - Pas possible! Un si gentil garçon!
Mme Pétavy - C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame Panouillard. Figurez-vous que, depuis quelques mois, il n'est plus le même qu'autrefois. D'abord, il est devenu maussade, grognon, désagréable. Et puis, lui qui était si exact et rentrait tout de suite chez nous après son travail, il se dérange. Il revient dîner parfois à des neuf heures du soir ou bien s'amène vite, vite, casser une croûte et repart aussitôt pour ne revenir se coucher que vers les minuit!...
Mme Panouillard - Ma pauvre madame Pétavy
Mme Pétavy - Vous comprenez que ce n'est pas une existence possible. J'ai voulu savoir ce qui le dérangeait ainsi.
Mme Panouillard - de plus en plus intéressée. - Alors? Vous lui avez demandé?
Mme Pétavy - Oui, je lui ai demandé! Pas plus tard que mardi dernier. Et savez-vous ce qu'il m'a répondu, ce polisson?
Mme Panouillard - Non...
Mme Pétavy - Eh bien! il m'a dit qu'il était amoureux...
Mme Panouillard - les bras au ciel. - Amoureux!
Mme Pétavy - D'une femme...
Mme Panouillard - D'une femme!
Mme Pétavy - Et qu'il voulait l'épouser...
Mme Panouillard - L'épouser!
Mme Pétavy - Un garnement de vingt ans à peine. Auriez-vous deviné ça, madame Panouillard?
Mme Panouillard - C'est insensé! Un garçon que j'ai vu pas plus haut que ça! Il n'y a plus d'enfants, ma parole!
Pendant cette conversation, des gens, de plus en plus nombreux, sont montés, à chaque station, dans le compartiment, si bien qu'au cri: "Palais-Royal" lancé par l'employé, Mme Pétavy se lève et veut descendre, mais est repoussée de toutes parts et voit le train repartir avant qu'elle ait pu forcer cette barrière humaine.
Mme Pétavy - Moi qui descendait là!
Mme Panouillard - Ça ne fait rien! (La rattrapant par la manche et la faisant rasseoir.) Vous descendrez à la station suivante. C'est aussi près!... Racontez-moi vite! Alors, votre fils veut se marier?...
Mme Pétavy - Mais oui, ma bonne madame Panouillard! Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. Il est buté comme un mulet. Si cette femme qu'il veut épouser était quelqu'un de travailleur et de convenable, mais vous comprenez bien que, à courir le soir comme il le fait, il n'a pas dû rencontrer quelque chose de propre!
Mme Panouillard - Ça c'est évident! Moi, si j'étais à votre place, j'irais la trouver cette fille, et je lui dirais...
Le train s'arrête. L'employé hurle: "Tuileries!" Mme Pétavy sursaute, veut serrer la main de son amie et s'enfuir. Mais celle-ci la retient énergiquement.
Mme Pétavy - Mais je veux descendre.
Mme Panouillard - Vous avez bien le temps. Accompagnez-moi encore un peu... J'irais la trouver et je lui dirais: "Vous allez me faire le plaisir de laisser mon fils tranquille, ou, sans cela, vous aurez de mes nouvelles". La police n'est pas faite pour les chiens.
Mme Pétavy - Ca c'est vrai! Je ne veux pas que Gaston épouse une crève-la-faim, une sans-le-sou, une traîne-cotillon, une rien-du-tout!
Mme Panouillard - Croyez-moi: faites ce que je vous conseille.
Mme Pétavy - Je ne demande que ça mais...
Nouvel arrêt Concorde
Mme Panouillard - Descendez vite! Et bonne chance!
Mme Pétavy - Oh! j'ai bien le temps, maintenant. Je reste. Dites-moi! Comment pourrais-je m'y prendre pour la rencontrer, cette fille?
Mme Panouillard - Bien sûr, ça ne sera pas commode.
Mme Pétavy - Je ne puis pourtant pas le suivre. Ça ne serait pas convenable de ma part.
Mme Panouillard - Evidemment!
Mme Pétavy - Mais je connais l'endroit où ils se rencontrent quelquefois.
Mme Panouillard - Alors tout va bien. Et comment avez-vous découvert la chose?
Mme Pétavy - Oh! Bien simplement! J'ai fouillé hier dans les poches de Gaston et j'y ai trouvé une lettre...
Mme Panouillard, au comble de l'intérêt - Une lettre! Voyez-vous cette rien du tout qui se permet d'écrire à votre fils!
Mme Pétavy - Ne m'en parlez pas! C'est honteux! Enfin, cette lettre, je l'ai prise, je l'ai lue... et je l'ai gardée.
Mme Panouillard - Vous l'avez gardée! (Laissant éclater sa joie.) Comme c'est amusant. (Se reprenant aussitôt.) Comme cela a dû vous faire de la peine!... Et vous l'avez sur vous, la lettre?
Mme Pétavy - Bien sûr, je l'ai mise dans mon petit sac. (Tirant un chiffon de papier de son cabas.) La voici!
Mme Panouillard - Oh! lisez-moi ça, ma bonne madame Pétavy!
Mme Pétavy, assurant ses lunettes sur son nez - Vous allez voir, ce sont des horreurs!
Pendant ce temps, plusieurs stations ont défilé, mais les deux amies ne s'en sont pas aperçu.
Mme Panouillard - Je vous écoute.
Mme Pétavy, lisant - "Mon toutou chéri, j'ai raconté à maman que je travaillais, demain soir, à l'atelier, à cause d'une commande importante, et que je ne pourrais pas revenir à la maison avant onze heures du soir. Maman n'est pas bien maligne. Elle a coupé dans le pont, comme toutes les autres fois. J'en suis bien contente, car, de cette façon, nous pourrons nous voir longtemps et tranquillement. Arrange-toi, de ton côté, pour finir ton travail de bonne heure, et viens me trouver, à sept heures, à la sortie du Métropolitain de la Porte-Maillot. Nous irons nous promener au Bois. Je t'embrasse bien fort!"
Mme Panouillard - La coquine!
Mme Pétavy - Vous dites bien: la coquine!
Mme Panouillard - Et c'est signé?
Mme Pétavy, cherchant à lire - Ab... Ad... C'est si mal écrit! On ne peut pas arriver à déchiffrer.
Mme Panouillard - Passez-moi ça! Je vais vous le dire tout de suite.
Mme Pétavy - Voulez-vous mes lunettes?
Mme Panouillard - Non, merci! J'y vois bien avec mes yeux à moi!
Elle prend le chiffon de papier, crispe les regards et concentre son esprit pour trouver la solution de ce passionnant problème et, immédiatement, pousse un cri.
Mme Pétavy - Qu'avez-vous, madame Panouillard?
Mme Panouillard, avec des gémissements - Adèle! Adèle!
Mme Pétavy - Elle s'appelle Adèle! Eh bien?
Mme Panouillard - Comme ma fille!
Mme Pétavy - Eh bien?
Mme Panouillard - Il n'y a pas de doute! C'est elle! C'est son écriture!
Mme Pétavy - Ça c'est raide!
Mme Panouillard - Voilà pourquoi, depuis six mois, depuis les six mois que vous avez déménagé, elle fait, soi-disant, du travail supplémentaire, le soir!
Mme Pétavy - La coquine! Débaucher mon gars!
Mme Panouillard - Coquine vous-même! C'est votre fils qui a commencé.
Mme Pétavy - Mon fils qui a commencé! Vous en avez de bonnes! Allez! J'avais bien remarqué le manège de votre Adèle quand nous étions voisins! Vous pouvez vous vanter de l'avoir bien élevée!
Mme Panouillard - Insolente! Malotrue! On sait bien que votre garçon ne vaut pas cher, avec ses airs enjôleurs!
Mme Pétavy - Imbécile! Impertinente!
Mme Panouillard - On n'ignore pas, dans le quartier, comment il travaille, votre Gaston!
Mme Pétavy - Insulter mon fils...
Mme Panouillard - Il n'est peut être pas permis d'y toucher?
Mme Pétavy - Quand on a une fille comme la vôtre!
Mme Panouillard - Je vous conseille de parler!
Mme Pétavy - On n'a qu'à se taire!
Mme Panouillard - Ma pauvre Adèle!
Mme Pétavy - Vous le disiez vous-même, tout à l'heure, que c'était une coquine!
Mme Panouillard - Je n'ai jamais dit cela!
Mme Pétavy - Si, vous l'avez dit!
Mme Panouillard - Non, je ne l'ai pas dit! Et puis, d'abord, j'en ai assez!
L'employé, dominant la dispute, crie: "Porte-Maillot! Tout le monde descend!". Les deux femmes se regardent étonnées.
Mme Pétavy - Moi qui voulais m'arrêter au Palais-Royal! Je vais en être encore pour trois sous.
Lentement, le flot des voyageurs s'écoule. Mme Pétavy et Mme Panouillard, en silence et se lançant des regards féroces, descendent enfin sur le quai, les dernières.
Mme Panouillard, en signe d'adieu - Vous aurez de mes nouvelles!
Mme Pétavy, de même - Et vous des miennes!
Au moment où elles sortent de la station, côte à côte et farouches, elles aperçoivent à quelques mètres devant, Adèle et Gaston qui s'embrassent et s'en vont, bras dessus bras dessous, vers le Bois.
Mme Panouillard - Mon Adèle!...
Mme Pétavy - Mon Gaston!...
Mme Panouillard - Un beau brin de fille comme ça!
Mme Pétavy - Un gars si bien tourné!
Mme Panouillard - C'est malheureux de voir un tel spectacle. Mais on ne peut pas dire le contraire: voilà un joli couple!
Mme Pétavy, prise d'une idée soudaine - Si on les mariait, après tout?
Mme Panouillard, attendrie - Tiens! C'est vrai! Si on les mariait?
Elles se regardent avec des larmes dans les yeux, hésitent, puis tombent dans les bras l'une de l'autre.
Mme Pétavy - Cette bonne madame Panouillard!
Mme Panouillard - Cette bonne madame Pétavy!

Roger Régis

Le Petit Journal
Dimanche 16 février 1908

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