mercredi 14 novembre 2012

L’extraordinaire histoire de Fatima Mansour de Joanne et Gerry Dryansky - Extrait

Extrait du premier chapitre du roman :

« Lorsque le train de l'aéroport l'eut déposée à la gare du Nord, Fatima se retrouva dans un labyrinthe angoissant. Des tunnels partaient dans toutes les directions. Les gens passaient vite, lançant parfois des regards désobligeants sur sa djellaba orangée et son mince bagage nord-africain en plastique avant de s'engouffrer dans des escaliers. Ils savaient tous où ils allaient. Ce métro, ce royaume souterrain, faisait partie de leur vie, tandis qu'elle était aussi étrangère et perdue que si elle eût échoué sur une côte sauvage. Le défi l'empêchait de se sentir aussi fatiguée qu'elle aurait dû, mais elle était franchement mal à l'aise. L'avion charter avait pris du retard et n'avait décollé de Mellita qu'à quatre heures du matin, et elle était arrivée à Roissy comme le soleil levant dispersait la brume. Le jeune douanier l'avait fait attendre longtemps, pendant qu'il fouillait ses sacs de fond en comble. Maintenant, elle se promit, comme elle avait déjà si souvent eu besoin de le faire, qu'elle allait survivre, aller où elle devait aller, et faire ce qu'elle avait à faire. Mais elle ne savait pas encore comment. Soudain, elle entendit une musique apaisante. Une valse s'élevait pardessus le vacarme du train. Plus loin dans le long tunnel, un homme aux joues maquillées et attifé d'un habit de soirée dépenaillé jouait du violon. Fatima se sentit sombrer. Il avait quelque chose écrit sur un bout de carton près de ses tennis déchirés, et il y avait des pièces éparpillées dans l'étui de son violon. Tout en jouant il figeait sur elle un regard absent, jusqu'au moment où il décela sur ses traits de la compassion. Il prit alors un air pathétique. Elle plongea la main dans la poche de sa djellaba, où était épinglé le mouchoir où elle serrait les euros qu'elle avait achetés. Le regard du violoniste se fit affamé. En défaisant l'épingle, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas de pièces. L'homme ne la quittait plus des yeux. Elle tira du mouchoir un billet de cinq euros, le jeta dans l'étui, et s'éloigna en hâte pour vite chasser la souffrance de se séparer de cet argent. Beaucoup d'argent, songeait-elle, mais peut-être que cette première forme de dépense à Paris lui porterait chance. Derrière elle, le vieux violoniste se mit à jouer avec une ardeur redoublée.
Avec son sac sur l'épaule et un gros sac dans chaque main, elle marchait toujours - mais où ? Son visage révélait sa confusion lorsqu'elle fit halte à un endroit d'où descendaient deux escaliers. Au pied de l'un, une horde de gens sortaient d'un train à l'arrêt et grimpaient quatre à quatre, tandis que d'autres dévalaient les marches pour l'attraper avant qu'il ne reparte. Une adolescente avec un sac à dos la frôla. La foule s'éclaircit. Elle posa ses bagages et soupira. À l'instant même où elle entendait arriver un autre train en bas, elle sentit qu'on lui touchait l'épaule. Elle serra bien fort son sac contre elle et se retourna. Une femme noire de très haute taille et de la même solide corpulence qu'elle-même lui bloquait le passage. Elle arborait un costume aussi étrange ici que le sien - un boubou imprimé de grandes feuilles de palmier. Une autre étoffe colorée lui enveloppait la tête. Fatima, confuse, leva les yeux vers le visage de l'inconnue.
« Qu'est-ce que tu cherches, ma soeur ? »
Fatima hésita, puis lui tendit son petit papier. La femme éclata d'un rire aigu qui fit trembler tout son corps.
« Tu en es loin, ma pauvre, dit-elle. Avenue Victor-Hugo? »
Et elle se reprit à rire, d'un rire plus profond, riche, chaleureux, auquel les Parisiens qui passaient dans le tunnel ne prenaient même pas la peine de paraître s'intéresser.
La femme énuméra des directions, des noms de stations, une mystérieuse correspondance. Son sourire révéla des dents en or, lorsqu'elle se rendit compte, devant le visage désemparé de Fatima, que ses explications n'étaient d'aucun secours.
« Tu as vraiment de la chance » dit l'Africaine.
Fatima ne percevait aucune solution dans tout cela. Elle remercia d'un sourire et se dirigea vers un escalier. Comme le ferait n'importe qui. Inch'allah. Que la volonté de Dieu soit faite. Elle finirait bien par arriver au bon endroit.
« Tu dois prendre la direction opposée, mais tu as une belle chance, c’est que je travaille dans le même quartier. Si tu veux, ma sœur, tu peux venir avec moi. »
Elle s'exprimait dans ce magnifique français du XIXe siècle que l'on enseigne encore aux Africains dans les anciennes colonies.
Et c'est ainsi que les deux femmes, l'éloquente Africaine en boubou et la timide Arabe en djellaba orange, traversèrent ensemble les entrailles grises de Paris. L'une spectaculairement grande et l'autre petite, et toutes les deux bien en chair. Des gens souriaient à la vue du couple saugrenu qu'elles formaient. Certaines personnes blanches les regardaient de haut, manifestant un ressentiment tribal, mais la plupart des gens, plongés au tréfonds de leur propre existence, bien loin de cet enfouissement temporaire, ne les regardaient même pas. Même pas lorsque Victorine - car tel était son nom, comme l'apprit bientôt Fatima -, originaire du Sénégal et domestique de son état, se reprit à rire spontanément. Elles arrivèrent à la station Étoile et descendirent. C'est ici que nos routes se séparent, dit Victorine en montrant à Fatima un tunnel différent de celui qu'elle-même allait emprunter.
« Victor Hugo, dit-elle. C'est le nom de la station. » 
Fatima leva vers elle un regard plaintif. Et Victorine perçut ce qui n'allait pas.
« Viens avec moi jusqu'à ma station, dit-elle. C'est pratiquement pareil pour toi. »
Elles reprirent la ligne 6 pour deux arrêts et descendirent à Boissière, dans un courant d'air qui fit claquer la porte de l'escalier derrière elles. Elles étaient sur l'avenue Kléber.
Les feuilles des marronniers qui bordaient l'avenue tourbillonnaient. Les voitures défilaient en un flot dense. Sur sa gauche, Fatima vit la tour Eiffel dressée au-dessus des immeubles. Elle l'avait déjà vue sur des cartes postales d'anciens clients du Club Rêve. Et sur une qu'elle avait reçue personnellement, juste une, signée de Mahmoud. Des années auparavant. L'avenue formait une ligne bien droite, de plus en plus encombrée jusqu'à la place du Trocadéro, où elles tournaient lentement en rond. Fatima regarda les immeubles gris qui bordaient chaque allée latérale. De hauts murs de pierre, de hautes fenêtres où, à l'intérieur, les gens vivaient les uns au-dessus des autres. Paris.
Victorine traversa l'avenue avec Fatima, jusqu'à l'angle opposé de la rue Boissière, et lui montra la place Victor-Hugo, à l'extrémité de cette rue-là.
« Je suis obligée d'aller l'autre côté, dit-elle. Bonne chance. »
Fatima posa sa main droite sur son coeur. Un instant plus tard, elle se retourna en entendant Victorine rire encore, de l'autre côté de l'avenue. Un garçon en rollers qui s'élançait depuis la contre-allée faillit heurter Victorine, et la contourna sans ralentir ; et Victorine poursuivit sa marche comme s'il n'existait pas. Tout ça, nota Fatima, c'était Paris. Et à Paris, cette ville affairée, elle se rendit compte qu'en vingt minutes dans le métro, elle avait l'impression de connaître depuis toujours la personne exotique avec qui elle avait voyagé, tout en sachant qu'elle ne la reverrait jamais. Et elle en éprouvait une certaine satisfaction. Cela lui procurait une impression, ou une illusion, de liberté qu'elle n'avait encore jamais ressentie. »
 

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